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 ROMAN D'ALEXANDRE

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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 29 Juin - 16:33


Tapisserie flammande du 18ème d’après la section centrale de La Bataille de Porus de Le Brun

BACTRIANE

Porus lève les yeux: il voit, sur la montagne,
Les enseignes des Grecs qui battent la campagne.
''On me suit de trop près, comme un gibier'' dit-il,
''On m'a presque surpris; cela n'est pas civil."
Alexandre répond: ''Soit! j'accepte une trêve;
Trouve-toi des renforts avant qu'elle s'achève.
Mais en contrepartie, qu'en ville tes marchands
Nous livrent à manger à des prix alléchants."

Retranché dans Bactriane la souveraine,
Porus appelle à lui tous ses hommes de peine.
Les peuples de l’Orient, sans la moindre exception
Doivent avant vingt jours prouver leur soumission:
Il en vient de partout, de montagne et de plaine;
Même les laboureurs s'engagent à la chaîne.
Qui désobéira sera écorché vif;
Pour l'exemple on pendra quelques princes rétifs.


Charles le Brun Porus, détail de La Bataille d’Arbelles, galerie d’Alexandre, Louvre

Porus dans la vallée range ses escadrilles.
Sur le pas de sa tente, Alexandre s'habille:
C'est sa meilleure épée qui lui battra le flanc.
Bucéphale sous lui semble un dragon ronflant.
Alexandre, installé en haut de la montagne,
Regarde avec fierté l'armée qui l'accompagne:
''O ma noble maison, rien n'a pu disperser
Vos forces, ni la soif, ni tout le sang versé.
C'est pour vous que je vais de conquête en conquête,
Richesses, gloire, honneur retombent sur vos têtes!"


Charles Le Brun, section gauche de La Batailles d’Arbelles (idem)
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 29 Juin - 16:48

A peine a-t-il fini de prononcer ces mots
Que l'ennemi se meut pour engager l'assaut.
Sur la ligne de front les armées se rejoignent,
Les groupes se défont, les combattants s'empoignent.
Les casques fracassées les hauberts démaillés
Eclatent en lambeaux sur les corps entaillés.
Du fer et de l'acier du bois, de la grenaille,
Tout au vent vole dru comme fétus de paille.
Ceux qui ne frappent pas sont traités de coquins.
Qui n'en n'a pas reçu? Non, il n'en reste aucun.


Francesco Fontebasso le passage du Granique (détail) avant 1769, Bourg-en-Bresse Musée du Brou

Sous Alexandre inquiet, Bucéphale se cabre;
Un duc de Bactriane aux regards tend son sabre
Dégoulinant et chaud du sang d'un soldat grec.
Livide de colère, Alexandre, aussi sec
Contre le bouclier du duc se jette et cogne;
Il arme son poignet quand Bucéphale grogne.

Alexandre a fiché juste sous le téton
La douille de l'épieu qui glisse au plus profond.
Embroché tout du long le duc Indien se couche.
Les soldats qui marchaient avec lui s'effarouchent.
Porus parcourt le champ, console et réconforte:
Sur sa droite il supplie, sur sa gauche il exhorte.
Sa lance de parade est lourde de boyaux.
De loin il voit venir vers lui un jouvenceau,
Protégé d'Alexandre et chevalier novice
Qui a fait grand carnage au cœur de ses milices.

Porus à leur contact retrouve sa faconde.
Il jure sur ses dieux que s'il croise l'immonde
Alexandre, ce coq grêlé, bouffi orgueil,
De sa cotte il fera des vêtements de deuil.
Il jettera sa tête aux rats, telle une pomme.
''Ah disent ses soldats, c'est parler comme un homme!"


Charles le brun section gauche de l’Etude pour Alexandre et Porus

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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 29 Juin - 16:58

Tholomé sur le champ veut venger ses amis;
Il renverse Porus et lui arrache un cri.
A ce signal survient la mêlée générale,
Le corps à corps final des deux armées rivales.
Alexandre au-dessus de ce flot d'assaillants,
C'est Mars réincarné splendide et effrayant.
Coupe une jugulaire ici, là fend un buste.
Ses hommes stimulés joignent leurs coups aux siens:
Quatre cents chevaliers meurent comme des chiens.
Quinze ducs et sept rois se balancent aux branches:
Aminadap a ses deux bras, mais plus de hanches.
Les derniers combattants s'enfuient, disséminés;
Les boiteux, les blessés sont tous exterminés.
Porus bataille encore, il en donne pour quatre;
Les plus hardis des Grecs hésitent à l'abattre.


Charles Le Brun section gauche d’Alexandre et Porus, Louvre

A ses boucles dorées il devine Alexandre.
Il lui tend son poignard et choisit de se rendre;
Alexandre à Porus fait ôter son haubert,
L'abreuve incontinent de menaces en l'air.
Porus n'a qu'un désir, se mettre à son service:
''Epargne-moi, dit-il, la mort dans les supplices";
Sa main tremble lorsqu'il s'accroche à l'étrivière,
Il veut baiser ses pieds et l'appelle son frère.
Alexandre le fait relever, prend pitié,
Dit: ''Qu'on le traite en roi et sans inimitié.
Porus, tu m'as touché plus que je ne puis dire;
Avec tes prisonniers, je te rends ton empire."


Watteau La bataille contre Porus, Musée de Lille
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 29 Juin - 17:04

BALLADE DE GOG ET MAGOG

Certains qui partent saufs, emportent des brancards
Par les chemins pentus au nord de Bactriane;
Un peuple d'éclopés prend la route au hasard.
A la suite de Gog et Magog, ils ahanent.
Le drapeau déchiré des chevaliers impurs
Flotte sur leur convoi et leur ouvre la route.
Ils vont se réfugier dans l'ultime redoute,
Dans leur camp retranché au cœur des monts de Tur.

Gog et Magog déçus dans leurs desseins cruels
Au mal universel vouent un sinistre culte.
Se rejetant la faute ils parlent de duel
Et maugréent, dans leur fuite en avant, des insultes.
''Alexandre, crient-ils, est un bavard, c'est sûr!
Sa mère, on la nommait la putain sans pareille".
Alexandre s'en va leur tirer les oreilles
Dans leur camp retranché au cœur des monts de Tur.

Un défilé étroit mène à leur campement:
''A quoi bon se risquer à leur donner la chasse?
Faites-moi préparer vingt tonnes de ciment"
Dit le roi Alexandre à ses maçons de Thrace.
''Dans ce couloir obscur, nous construirons un mur,
Qu'ils n'en puissent sortir au premier bruit de bottes.
Gog et Magog vaincus périront dans la grotte
De leur camp retranché au cœur des monts de Tur".

Princes, gardez-vous bien: d'Alexandre, le mur,
Au jour de l'Antéchrist tombera en poussière;
Craignez que les démons en armes se libèrent
De leur camp retranché au cœur des monts de Tur.


Alexandre construisant le mur contre Gog et Magog, miniature islamique 16ème siècle, Dublin Chester Beatty Library
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 29 Juin - 17:08

LES BORNES D'ARTHUR

Alexandre n'est pas resté dans les montagnes:
Après deux jours, il veut repartir en campagne.
Il demande à Porus de lui donner du blé,
Et du vin pour combler ses soldats accablés.
''De ces déserts indiens, je veux voir les merveilles"
Confie-t-il à Porus, "Toi surveille ta treille,
Astique bien tes dieux, car leur or a terni;
Veille que leurs plateaux soient de fruits frais garnis.
Moi, je dirigerai désormais mes colonnes
Vers la mer rouge et le Levant, vers Babylone.
Comme au jeu des échecs, je lui prendrai sa tour
Et tuerai le Serpent qui y veille toujours."

Le départ des armées est prétexte de fête:
Bactriane a tôt fait d'oublier ses défaites.
Les citoyens portent de l'eau aux assoiffés.
De lauriers les soldats se voient bientôt coiffés.
Porus à son vainqueur fait des dons mirifiques;
Il voudrait l'escorter jusqu'aux confins mythiques.
Ses propres éclaireurs prêteront leur concours:
Ils atteindront les bornes d'Arthur, sous cinq jours.
''Du monde nous avons atteint l'ultime frange;
C'est là qu'Arthur dressa ses autels sur le Gange.
A rebrousser chemin tout mortel est conduit;
Il n'est rien au-delà que le vide et la nuit.
Arthur avec Merlin forgea ces deux atlantes
Qui supportent les cieux par leur masse imposante.
Leur visage dit-on ressemble au souverain
Et à son magicien qui en fondit l'airain.
Roi, fais-leur sacrifice, évite leur colère,
Et tous tes chevaliers reviendront sains de guerre."
Alexandre à Porus, répond, se récriant:
"Les gens de ce pays sont vraiment mécréants
D'accorder du crédit à ces vaines images:
Si je les jette à l'eau, diront-ils "elles nagent?
Quoi? d'un bûcher ardent les verra-t-on sauter?
Demain matin j'irai voir de l'autre côté".

''Seigneur, lui dit Porus, cette terre est cruelle,
Vide et déshéritée. N'attend rien de bon d'elle!
On ne traverse pas le lit du Gange à gué;
C'est négliger sa vie pour peu se distinguer.
Ne laisse pas ta garde entrer dans cette fange."
"Soit, Porus, à ton prudent avis je me range,
Mais avant de tourner les talons, sans holà,
Qu'on joigne ma statue à ces colosses-là!"


Coin inférieur droit de la tapisserie de Gènes: Alexandre combattant les Blemmyae aux colonnes d'Arthur
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 11:54

PRODIGES

La route du retour est longue et périlleuse;
Les Grecs n'avaient connu que de beaux lendemains,
Ils n'avaient rencontré d'autre ennemi qu'humain:
L'Inde ouvre devant eux sa boîte fabuleuse.


enluminures d’un manuscrit français du Roman d’Alexandre (les races monstrueuses, les quynocéphales, les cyclopes) Bodleian Library MS. Bodl. 264, f. 260r London BL Harley 4979

Les monstres de la nuit hantent leurs cauchemars.
Ils sont venus à bout du mammouth à trois cornes,
Du dragon épineux retranché dans ses mornes,
Des hommes des marais, mangeurs de calamars.



Trois jours enfermés dans un cirque ils font la ronde;
C'était la souricière d'un génie reclus.
Pour libérer sa troupe Alexandre a conclu
Un pacte: il est resté dans ce trou seul au monde.



Les démons l'ont saisi de leurs griffes de fer,
Les serpents grimaçants à l'haleine brûlante
L'ont presque anéanti de leurs ailes tranchantes;
Alexandre demeure insensible à l'enfer.
''Fais-toi donc plus petit que n'est la pauvre abeille,
Et je serais impressionné par ton talent."
Le génie à comprendre est toujours un peu lent:
Alexandre sur lui referme la bouteille.

Un sentier lumineux s'est aussitôt ouvert,
Et le vainqueur, du haut des cimes argentines
Voit flotter ses enseignes chryséléphantines,
Car l'armée attendait son retour à couvert.
L'escarboucle qui luit sur sa tente, en plein centre,
Est plus radieuse que l'étoile du matin.
Les barons réunis sous ce dais de satin
Pleuraient sa mort certaine, et le voilà qui entre.
A quatorze sur lui se jettent ses vassaux,
Ils le prennent aux mains, aux bras, par où ils peuvent;
De si violente joie, jamais roi n'eut la preuve:
On lui a déchiré sa tunique en morceaux.


Verdier (dessinateur) et Hortelmens (graveur) L’amitié d’Alexandre, Nancy
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 12:00

LES FILLES DE L'EAU

A l'aube, les soldats sont remontés en selle.
Leurs guides les ont entraînés vers l'océan.
Entre sable et roseaux, se lève du néant
Toute une compagnie d'étranges demoiselles.


Iskander regardant les sirènes, 1431 lieu de conservation inconnu

A dix lieues à la ronde aucun château béant,
Aucun bourg ne se dresse abritant des pucelles:
Elles vivent dans l'eau comme font les patelles;
Elles se tiennent nues, droites sur leur séant.
Elles montrent à tous avec désinvolture
Les dons extravagants que leur fit la nature;
Leur chevelure luit comme plumes de paons.
Les guerriers transportés s'approchent de ces belles:
Tantôt elles s'enfuient, tantôt elles appellent.
Elles jouent avec eux comme avec des enfants.



Quand les filles de l'eau remontent en surface,
Les soldats enfiévrés de manque et de désir
Entre leurs bras puissants veulent les retenir.
Ils étreignent leurs corps glissants et les embrassent.
Au plus fort de l'union, quand le spasme à venir
Inspire aux hommes las l'envie des volte-face,
Les ondines glacées violemment les enlacent
Et leurs lèvres les noient dans un dernier soupir.
Sirènes aux yeux vertes dans quels mystérieux havres
Emportez-vous loin des plages tant de cadavres?
Le roi a décidé de faire des martyrs,
De pendre par le cou les déserteurs salaces.
Les soldats effrayés par ces pieuses menaces
Plutôt que de mourir préfèrent s'abstenir.


Les sirènes émergent du lac MS Venetus (D) f. 131r
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 16:13

LES FONTAINES MAGIQUES

Les barons réjouis, en souriant écoutent
L'aventure des filles de l'eau; la torpeur
Des longues chevauchées se transforme en stupeur
Lorsque quatre vieillards viennent barrer la route.
Ils ont le corps velu et des cornes au front;
Leurs yeux luisent tout noirs comme brillent les mûres.
Alexandre intrigué ordonne qu'on capture
Ces être mi-humains, animaux ou démons.
Les vieillards disent: "Roi. écoute notre histoire:
Nous sommes quatre frères, nous venons d'Orient,
Nous traversons les déserts pour notre agrément;
Au festival de l'eau nous avons dû trop boire.
Un mage du pays nous affirma, bien fort,
Qu'il existait ici trois fontaines magiques;
Nous voulons nous baigner dans leurs eaux énergiques
Pour doper notre esprit et délasser nos corps.
La première fontaine est, dit-on, la plus claire;
Si l'on plonge en son eau un vieillard grisonnant,
Il en ressortira un gaillard de trente ans:
Jouvence est le nom de ce bassin exemplaire.
La deuxième, croit-on, n'a pas moins de pouvoir,
Un seul jour dans l'année elle se rend visible.
Les dieux l'ont fait jaillir sous leurs pieds insensibles:
Qui s'y baigne en sort immortel sans le savoir.


Mosaïque des poissons de la Maison du Faune, Pompeï

Qui reste quatre jours auprès de la dernière
En veillant la dépouille de son ami mort,
Au cinquième matin voit s'agiter le corps;
Il ressusciterait ainsi la terre entière."
"Ce conte, dit le roi est fort spirituel,
Mais pour lors, mes amis, enlevons donc nos casques,
Reposons-nous à la fraîcheur de cette vasque,
Moi j'y ferai dresser ma tente et mes autels."

A la tombée du jour, autour de la fontaine
Dont le sable doré luit clair sous les flambeaux,
Alexandre couché devant un brasero
Se prépare à dîner avec ses capitaines.

Le cuisinier met ses poissons à refroidir
Dans un plat de vermeil posé sur la margelle;
Deux gloutons lévriers trouvent l'occasion belle
Mais les font choir dans l'eau en voulant s'en saisir.
Les poissons déposés sur le sable de source
Commencent au contact de l'eau à frétiller;
Comme en un aquarium les deux poissons grillés
Revenus à la vie se jaugent à la course.
Le roi dit: "Compagnons, bâtissons une tour,
Que chacun d'entre vous y apporte sa pierre;
S'il nous faut retrouver plus tard le sanctuaire,
Nous saurons où aller sans faire de détours.
Par hasard nous tombons sur l'eau qui ressuscite,
C'est qu'il existe ailleurs ce qu'on nous a promis:
Allez par le désert, cherchez bien, mes amis,
Et quoi que vous trouviez, prévenez au plus vite.
Que nul, dans la fontaine d'immortalité,
Ne se baigne tout seul, faites-en la promesse,
Je veux la voir avant qu'elle ne disparaisse,
Et sur l'emplacement, bâtir une cité."



Enoch chevauchait seul sous un ciel sans nuage
Lorsqu'il vit l'oasis nichée dans un massif:
Un homme s'y baignait dans un lac d'argent vif;
L'air brûlant vacillait comme autour d'un mirage.
"Viens, lui dit l'étranger, défais tes liens, captif,
C'est le seul jour de l'an où les eaux se propagent.
Personne n'atteindra le mortel qui y nage."
Enoch, qui s'y baigna, s'en retourne pensif.
"J'ai vu la source, ô roi, je le dis sans ambages,
Mais elle a disparu et c'est définitif."
Enoch croyait sans doute Alexandre naïf.
L'immortel n'a pas peur des châtiments d'usage.
"Tes cheveux sont mouillés, quand as-tu pris un bain?
Dit le roi Alexandre en lui touchant la nuque.
"Crains que dans mon courroux, je ne te fasse eunuque
Pour avoir voulu me tromper comme un bambin.
Je ne peux te brûler, rien ne sert de te pendre,
Ton corps est devenu insensible aux tourments,
Pourtant tu souffriras jusqu'à la fin des temps;
Tel est pour toi, Enoch, le verdict d'Alexandre!"
Le roi a fait bâtir dans le désert, au nord,
Un solide pilier, une étroite colonne:
Depuis Enoch reclus dans son fût s'époumone.
A l'heure où je vous parle, il y séjourne encor.


Hubert Robert, Alexandre le Grand devant le tombeau d’Achille, Musée du Louvre
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 16:21

LES FILLES-FLEURS

L'armée glisse le long de la forêt fluviale,
Dans l'ombre maternelle et froide des sous-bois.
Que l'été soit brûlant, que la pluie soit glaciale,
Toutes les fleurs de mai poussent en cet endroit,
Même la mandragore qu'on prétend mortelle
A qui la cueillerait sans en avoir le droit.
Là s'étend un verger dont la perpétuelle
Floraison offre aux yeux tous les fruits existants.
Ils y sont apparus de façon naturelle.
Les caroubiers, les nards, les dattiers abondants,
Croissent dans les buissons d'herbes médicinales:
On pourrait y soigner même le mal de dents;
Dans les bois enchantés, il suffit qu'on inhale
Les odeurs épicées des capiteux encens,
Galam ou galanga, cannelles tropicales.
Toute femme en ces lieux peut se livrer sciemment
Pour autant qu'à l'issue de l'étreinte nuptiale
Sur le gazon elle s'endorme innocemment:
Elle retrouvera sa fraîcheur virginale.


Détails de fresques de la Maison du Verger, de la Maison de Lydie et de la Casa Veitti, Pompeï et Musée de Naples

Au milieu du verger, une source jaillit
Son sable a la couleur de l'or rouge d'Espagne,
Un Mercure d'argent crache l'eau aux taillis.
Sous chaque frondaison sommeille une compagne,
Bien faite! seins menus, les yeux clairs et riants,
Noble certainement, point fille de campagne.
Les soldats Grecs leur tendent des bras accueillants,
Le cœur leur saute comme un cheval de Castille;
Les dames revêtues de leurs atours brillants
Sortent de la futaie en froissant des brindilles.
Elles se gardent bien de marcher plus avant
Et ne dépassent pas l'ombre de la charmille.
Le soleil les tuerait, elles fondraient au vent.
Alexandre, troublé par leur beauté laiteuse
Contemple la rondeur de leurs flancs en rêvant:
"Elles portent velours et étoffes soyeuses,
Que leur manque-t-il donc pour les bien contenter?
Des hommes, plus de deux car elles sont nombreuses,
Ces blanches fleurs de lys essaimées par l'été.''



L'armée cette nuit-là loge sous la ramée;
Les filles-fleurs ont des gestes si désarmants:
Dans le sein des forêts nulle n'est malfamée.
Chacune se choisit un soldat pour amant;
Dans le sein des forêts rougir n'est pas de mise:
Les hommes dans leurs bras les tiennent fermement.
Les encouragements dans leur poitrine aiguisent
Le désir retenu depuis dix mois au moins:
A travers le verger ils jettent leur chemise.
Leurs femmes, leurs amies et leurs foyers sont loin,
Le trajet fut si long et la nuit est si brève
Que jusqu'au point du jour ils ne dormiront point.
Lorsqu'aux premiers rayons les étreintes s'achèvent
Les guerriers fatigués disent: ''Nous avons faim'':
Un repas est servi avant qu'ils ne se lèvent.
Abouchés à la source ils s'abreuvant sans fin.
Sur les nappes tendues dans l'herbe encore humide
Les mets les plus exquis mélangent leurs parfums.
Quand ils sont rassasiés, les hommes, moins timides,
Aux jeux des filles-fleurs se livrent sans détour;
Ils cueillent par brassées les fruits les plus sapides.
Dans le bois enchanté l'armée reste trois jours.


Pompeï, maison du bracelet

Alexandre, abrité par la cépée vermeille
D'un caroubier orné d'oiselets scintillants,
Dit: ''O je voudrais tant emporter ces merveilles;
Auprès de leur beauté se ternit tout brillant.
Reines je vous ferai, femmes, je vous délivre."
Les filles à ces mots s'enfuient en défaillant.
Les vieillards disent: ''Roi, nulle ne veut te suivre,
Leur jeunesse éternelle est acquise à ce prix,
Ton monde salirait leur visage de givre.
Au plus froid de l'hiver, ces femmes ont appris
A rentrer dans le sol pour leur métamorphose;
L'été les fait renaître en bouquets blancs et gris.
Au-dedans de ces fleurs leurs têtes sont encloses,
Au dehors, les soieries et les flatteurs brocards
Sont les pétales doux et odorants des roses.
Leurs habits sans couture et leurs lèvres sans fard
Ne sont que le reflet apparent du prodige:
Elles n'ont qu'à souhaiter, tout leur vient sans retard."
''Ah! dit le roi, leur sort me donne le vertige,
Ces filles-fleurs sont fort à plaindre en leur bonheur:
Elles restent toujours attachées à leur tige."
L'armée lève le camp, mais c'est à contre-cœur.

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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 16:39


Lucas Cranach, La fontaine de jouvence, Berlin Gemäldegalerie

LA FONTAINE DE JOUVENCE

Alexandre en suivant les vieillards qui le guident
Franchit des cols pentus, des défilés étroits.
Parfois il pleut du feu sur la suite du roi,
Parfois il neige après ces orages torrides.
Parfois il pleut du sang sur les routes en croix.
La terre se ravine où les pas la compressent:
Dans un gouffre profond choient les plus valeureux.
Une pensée console encor les malheureux:
Le couchant marque la direction de la Grèce;
L'onction du souvenir alors descend sur eux.
Les vieillards pour ouvrir la route se concertent:
''Nous devrions bientôt voir la source du lion,
Si nous ne la trouvons c'est bien que nous dévions.''
Zéphyrin sous un roc fait une découverte:
''Autant chercher un sou dans les ruines d'Illion;
Nous avons tant couru pour cette miniature?''
Dit-il en désignant la statue d'un lionceau.
''Tais-toi, font les vieillards, voici qu'aux yeux d'un sot
Apparait le butin de toute l'aventure:
Pour le coup c'est jeter des perles aux pourceaux.
Si l'effigie du lion a perdu en stature,
C'est qu'en sa gueule d'or débouche le tuyau
Où le fluide vital se mélange avec l'eau:
Un enchanteur ancien en conçut la structure
Pour mêler le suc des arbres immémoriaux.
Ne sens-tu pas l'odeur de musc et de pyrèthre?
Creusons, car le bassin se trouve sous nos pieds.''
A un mètre de fond ils découvrent l'étier;
Un feu de pierreries soudain vient d'apparaître,
Topazes et rubis mélangés au mortier.


Grotte Pergola et fontaine fresque Pompeï

Ce bassin dégagé, l'herbe aussitôt repousse:
''Que personne ne touche aux diamants éclatants,
Les dieux foudroieraient le voleur en un instant''
Disent les quatre vieux en roulant sur la mousse.
"Qu'Antigonus se baigne, il est presque impotent!''
Le guerrier harassé vers le bassin s'avance:
Il mouille ses cheveux blancs dans le courant froid,
Manque de se noyer en y plongeant trois fois;
Il se relève enfin et crie: ''Oui, c'est Jouvence,
Et ce beau chevalier imberbe, c'est bien moi!''
L'herbe qui repoussait devient un pré immense:
On découvre au milieu les dalles de cristal
Qui forment la piscine où le fluide vital
Entre des piliers bis s'écoule en abondance:
"Ce changement, ô roi, n'est-il pas magistral?"
Les quatre intercesseurs qui guidaient Alexandre
Descendent à leur tour dans les fonts baptismaux;
Les membres douloureux se libèrent des maux
Par l'âge accumulés sur leurs cheveux de cendres:
Leurs corps retrouvent leurs charmes originaux.
Dans le confluent des fleuves paradisiaques
Où le Tigre à l'Euphrate s'unit savamment,
Quarante-six vieillards se baignent en tremblant;
Quarante-six jeunots en ressortent d'attaque,
La démarche assurée et le regard troublant.


Jean-Pierre Colin, La fontaine de Jouvence, 1765, Musée de Grenoble (préfecture)

Les quatre jouvenceaux allongés sur le marbre
Qui chahutent et jouent en faisant le poirier,
Disent: ''Roi, avant que d'aller nous marier,
Nous devons te conduire encor jusqu'aux grands arbres:
Mais seul, cela dût-il un peu te contrarier...
A ton allié, Porus, confie sans amertume
Chameaux et éléphants harnachés de colis.
Avant que le couchant trois fois rentre en son lit,
Au pied des arbres du soleil et de la lune,
Tu apprendras comment ton destin s'abolit.''
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 16:44


Iskander et les arbres prophétiques, manuscript islamique Washington, Freer Gall. of Art

ORACLES

Les montagnes sacrées abritent un ermite:
A son oreille pendent des boucles d'onyx
Des topazes charriées par l'Euphrate ou le Styx;
Il vit nu dans sa grotte et c'est son seul mérite.
Le gardien de l'oracle est hirsute et velu,
Il a des dents de chien, la chose peut surprendre:
Un malaise diffus a gagné Alexandre
Lorsqu'il s'est retrouvé devant l'hurluberlu.
''Si tu n'as pas connu la chair, hommes ni femmes,
Dit le sâdhu avec un rictus inquiétant,
''Approche-toi des arbres; mais sinon, va-t-en!
Le chaste seulement peut les toucher sans drame.
Ce que tu veux savoir, pense-le dans ton cœur,
Tu entendras la vérité, et sans retouche,
Mieux même qu'elle ne sortirait de ta bouche:
Toi demeure muet, et repars sans rancœur."
Quand les rayons de lune luisent dans les branches,
La voix qui sort des arbres dit au roi: "Eh bien?
Où vas-tu maintenant? Que te reste-t-il? Rien!
Jamais tes ennemis ne prendront leur revanche.
Si tu crains de mourir par le fer, tu as tort:
En Mai, dans quelques mois, tu verras Babylone,
Tout le monde connu pliera sous ta couronne.
Fin Mai, par le poison tu trouveras la mort."
La nuit porte conseil, dit-on, mais Alexandre
Veilla cette nuit-là dans le doute et le froid.
Le soleil du matin, dissipant son effroi,
Au pied du second arbre vint tôt le surprendre.
Ainsi parla la voix descendue des sommets:
''Ton père par ta mère fut couvert d'opprobre;
Le trépas d'Olympias sera hideux, mais sobre.
Point de pleurs ni de deuil pour cette femme, mais
Sa dépouille jetée à la croix des grand-routes
Dévorée par les ours et les noirs charognards.
Roxane avec ton fils mourra sous le poignard;
Tes sœurs, moins malheureuses, se marieront toutes.
C'est le mal du pays qui te serre le cœur,
Oublie-le, c'est en vain que la douleur t'oppresse;
Tu ne reverras plus les cités de la Grèce,
Babylone, à ta mort, montrera sa douleur."
Le roi a attendu le retour de la lune
Et l'oracle du soir lui a dit en latin:
''Tes sujets les plus chers t'offriront le venin.
Te révéler leurs noms fâcherait la fortune.
Je ne peux détourner le cours de ton destin."


Enluminure d’un manuscrit français du Roman d’Alexandre

Alexandre à la nue tend le poing et s'exclame:
"O Dieux, vous vous moquez, nos sommes vos hochets;
Contre nous vous lancez vos lettres de cachet.
Pourquoi avez-vous mis le désir dans mon âme?
Avant le jour fatal, me faudra-t-il souffrir
D'assister impuissant à la mort de mes hommes?
Quoi? D'un revers de main voilà comment l'on gomme
Ceux qui pour vous complaire ont voulu tant bâtir.
Vous m'avez refusé le seul trésor enviable,
Le bain dans la fontaine d'immortalité;
Je m'en vais conquérir tout le monde habité:
Après moi, mes exploits seront inoubliables.
Quand j'aurai renversé Babylone et sa tour
Et sur le monde entier établi mon empire,
Redoutez qu'Alexandre en votre ciel désire
Etablir son royaume, et vous chasse en retour."
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 17:12


Charles Le Brun, le passage du Granique (détail) Louvre

REBELLION DE PORUS

Au retour d'Alexandre, on ne fait pas de fête:
Même ses généraux ont des mines défaites.
Porus, qui les avait accueillis à sa cour
Les voit tous se promettre assistance et secours.
Il sait que le roi Grec a consulté l'oracle.
Il le questionne enfin: ''Dis-nous quelle débâcle
On t'a prédit pour que tu perdes l'appétit?
''Sous moi le monde entier tremblera, m'a-t-on dit".
Alexandre répond, certes, mais à voix basse.
Porus pense: ''La peur de mourir le tracasse".
Il a feint de vouloir la réconciliation
Mais il songe toujours à son humiliation.
Pour se vengera croit-il, le moment est propice:
Aux mercenaires qu'il a pris à son service,
Il recommande de traiter avec dédain
Ces alliés d'occasion qu'il appelle gredins.
''Porus, dit Alexandre, as-tu perdu la tête?
A Bactriane quand tu battais en retraite,
Que tu te voyais mort, je t'ai pris en pitié
Et je t'ai empêché de me baiser les pieds.
Si tu veux me quitter, va, la voie est ouverte.
Fortifie tes cités, mais c'est en pure perte.
Nos hommes ont souhaité vivre en paix, c'est leur droit;
Pourquoi verser leur sang pour l'orgueil de deux rois?
S'il te reste, Porus, un soupçon de courage,
Sur le pré, corps à corps, nous laverons l'outrage.''

La plaine s'est vidée à l'heure du combat;
Nul guerrier ne verra son roi tomber à bas.
L'armure d'Alexandre est discrète mais sûre,
C'est en simple soldat qu'il part à l'aventure,
Son bouclier protège le cou du cheval;
Bucéphale au galop s'élance au fond du val.
Porus les voit venir, il attend de pied ferme.
Le premier choc frontal semble déjà le terme:
Alexandre lui a presque tranché le cou,
Il rompt les étriers, les sangles, le licou,
Jette Porus au sol, et dit, comme il s'esquive:
''Je ne frapperai pas un homme à la dérive".
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 17:20

Il abaisse sa lance et lui laisse le temps
De reprendre son souffle; Porus, haletant
Rampe vers Alexandre en peinant; il lui reste
Son glaive qu'il dénude en masquant bien son geste:
Il saisit le sabot du cheval à l'arrêt
Et d'un aller-retour, lui coupe les jarrets.
Bucéphale gémit, il tombe, il agonise,
Il hurle sa douleur quand ses jambes se brisent.


Charles Lebrun études de chevaux pour le pavillon de l'Aurore

Alexandre, tombé avec son cher coursier,
Se jette sur Porus, lui rentre son acier
Par trois fois dans la chair, et ne se calme guère
Que lorsqu'il voit son sang se mêler à la terre.


Lebrun étude de corps à corps

Pourtant il le soutient dans un dernier sursaut,
Il ramasse son heaume tombé dans l'assaut.
Porus demande grâce, Alexandre murmure:
''Je t'accorde un répit pour panser tes blessures;
Le combat reprendra quand tu seras remis".
''Prends des otages, dit Porus, soit, c'est promis!"


Francesco Fontebasso, Porus devant Alexandre, Bourg en Bresse, Musée du Brou
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 17:27

Devant sa tente, Alexandre a posé ses armes;
Il n'a pas essayé de retenir ses larmes.
A dos d'homme il a fait transporter son cheval
Et l'a accompagné jusqu'à l'instant fatal.
Pour éviter que les indigènes l'écorchent,
Il a veillé longtemps à la lueur des torches,
Au tranchant de l'épée, l'a dépecé tout seul
Avant de le coucher dans un soyeux linceul:
''Nul chien de ce pays ne goûtera sa viande;
Dans un tombeau royal, soldats, qu'on le descende,
Et sur ce mausolée qu'on commence à bâtir
Une cité pour célébrer son souvenir;
En son sein tout proscrit trouvera un asile,
Je l'aimerai plus qu'aucune autre de mes villes.
Sous ton commandement je la place, Aristé...
Laissez-moi; au chagrin, je ne puis résister.
Bucéphalia, mon deuil éleva tes murailles:
Sur ton sol j'ai perdu ma première bataille."


Johann Heinrich Schönfeld Alexandre au tombeau d’Achille, Palazzo Barberini ,Rome

Pendant que l'on construit, Porus, fort estropié,
Est, par ses médecins, vite remis sur pieds;
En vingt jours il est frais comme un faucon sur l'aire.
Pour combattre Alexandre, il affute ses serres.
Mais le roi, irrité par ses atermoiements
Distribue ses trésors et sa terre, indûment.
Devant les messagers de Porus, il ordonne
Qu'Aristé désormais soit le roi, il lui donne
Le palais merveilleux avec sa treille d'or
Et Bactriane, enfin, toute l'Inde du nord.
Porus perd le sommeil, il ne peut plus attendre.
En personne, il paraît dans le camp d'Alexandre.
Sa rage lui inspire, impair exceptionnel,
Un discours solennel plein de morgue et de fiel:
''Alexandre, dit-il, me voici sous ta tente,
Ecoute mes griefs; diras-tu que j'invente?
Quand j'affirme t'avoir guidé par les déserts.
Sans moi, tu serais mort de soif avant l'hiver.


Lebrun étude pour Alexandre et Porus

Qui, pour t'amener sauf jusqu'aux bornes ultimes
A enduré le gel et défié les abîmes?
Enfin, je t'ai servi comme mon seul seigneur,
Et tu écoutes le premier calomniateur.
N'as-tu pas séjourné à loisir sur mes terres?
Et tu les attribues au dernier légionnaire.
Oui, la faute est sur moi, puisque, lâche et menteur
J'ai servi le bâtard d'un cruel enchanteur!"
Porus dans sa colère exulte, et puis s'effondre.
Aux insultes d'un fou, il est vain de répondre.


Charles Le Brun Alexandre et Porus (détail) Louvre
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Mer 6 Juil - 17:32

Tholomé le fidèle a prêté son cheval
Le meilleur. Alexandre a dit: "ça m'est égal!"
Il ne regarde pas la robe merveilleuse,
La croupe noire, les flancs bleus, la lumineuse
Tête vermeil et blanc, le col brique: d'un saut
Il est monté en selle et salue ses vassaux.
''Je veux que mon armée assiste à sa défaite;
Si Porus est vaincu, je réclame sa tête",
Mais avant qu'il l'ait frappé, Porus, sans façon,
A contraint Alexandre à vider ses arçons.
Une clameur s'élève et des cris de détresse
Dans les rangs grecs. Mais Alexandre se redresse.
Les Indiens disent haut: "Rendez-vous, chevaliers,
Ou nous vous tuerons tous après lui, sans pitié."
Et l'autre camp s'écrie: ''Que fais-tu Alexandre?
Jamais de ton cheval on ne t'a vu descendre."


Carle Van Loo, la victoire d’Alexandre sur Porus, 1738, Los Angeles county museum

A la fin, sur le pré, c'est un tel tintamarre
Qu'on ne sait qui a le dessus dans la bagarre.
Porus, abusé par le vacarme infernal,
Pense que l'ennemi met ses troupes à mal;
Il se retourne: l'inattention est fatale.
Alexandre, en pensant au défunt Bucéphale,
Lui assène un grand coup, et malgré le métal,
Le fend par le milieu avec selle et cheval.
Les deux moitiés chancellent et tombent dans l'herbe.
Les Indiens et les Grecs déposeront des gerbes,
Ils ont tous profité de ses cadeaux variés;
Même Alexandre dit: "C'était un bon guerrier!"
Il décrète bientôt des obsèques royales,
Et qu'on bâtisse aussi, comme pour Bucéphale
Sur la rive opposée du fleuve, une cité
Que les peuples en paix viendront vite habiter.
La trace de Porus en est-elle amoindrie,
Par le fait qu'il l'a baptisée Alexandrie?
Alexandrie de l'Inde est un charmant séjour;
Le roi et son armée y restent quelques jours.
Au milieu du désert ses jardins en terrasses
Comblent le voyageur que ses cent tours menacent.
Mille béliers n'auraient pas raison de ses murs;
Il n'est pas dans l'Orient de repaire plus sûr.
Un beau soir Alexandre à Aristé la donne.
Il dit: ''Moi maintenant, je pars pour Babylone."


Pierre Valenciennes Alexandre au tombeau de Cyrus (détail) Chicago Art Institute
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 13:41


Tiepolo Alexandre et Campaspe dans l’atelier d’Apelle (détail) 1725 Montréal

ALEXANDRE ET CANDACE

Le renom du roi Grec le précède en tous lieux,
Sa vigueur, sa valeur, et comment il efface
Les obstacles que lui opposaient les faux dieux;
On a tout raconté à la reine Candace.
A force d'écouter les chants des troubadours
La dame se languit d'approcher Alexandre;
Elle se plaint déjà des douleurs de l'amour:
Si elle l'appelait, voudrait-il bien l'entendre?
Un refus de sa part serait un coup mortel,
Mais la reine décide de tenter sa chance:
Elle lui fait porter, convoi sensationnel,
Avec trente chevaux, pourpre et or comme avances.
L'un de ces étalons s'approche avec douceur;
Alexandre à le voir si audacieux s'embrase:
''Ses sabots font jaillir des sources dans mon cœur:
Comme firent les dieux, appelons-le donc Pégase.
Messagers, remerciez votre reine pour moi
Puisque c'est son cheval qui m'ouvrira la route;
Il m'accompagnera certainement vingt mois,
C'est lui aussi qui me portera mort sans doute."
''Candace n'osait pas espérer tel honneur"
Disent les émissaires faiseurs d'hyperboles.
De la reine ils ont fait un portrait si flatteur
Qu'il semble qu'Alexandre boive leurs paroles.


Giuseppe Cades, Alexandre dans l’atelier d’Apelle, Hermitage, Saint-Petersbourg
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 13:49

Dans la suite qui accompagne ces légats
Se dissimule Appelle, un peintre fort habile;
Il sait tout imiter de ce que Dieu légua,
Quitte à l'améliorer si ça s'avère utile.
La reine a commandé un grand portrait en pied:
Appelle a peint le roi, tel quel, grandeur nature
Puis il a déchiré ses dessins, ses papiers,
De peur qu'Alexandre découvre l'imposture.
Plus que les compliments du beau Macédonien,
C'est le portrait volé qui enchante Candace.
L'artiste cette fois n'a pas œuvré pour rien:
Soixante livres d'or et un cheval de race.
La reine tout le jour admire le tableau;
Elle baise l'image, accole, étreint, embrasse.
L'absence de l'amant lui arrache un sanglot,
La passion sur Candace a refermé sa nasse.


Antonio Ballestra (école de) Alexandre et Apelle, coll. Part, Nagel Auktionen

Or c'était en ces temps qu'au fin fond des forêts,
Les habitants de la contrée fêtaient Lucine,
Déesse des accouchées à ce qu'il paraît,
Pour qui l'on immolait génisses et gelines.
Candéolus, c'était de Candace un des fils,
Allait avec sa femme à la cérémonie.
Ses gardes étaient au nombre de trente-six.
Le destin envers lui fit preuve d'ironie:
Voilà qu'à mi-chemin, ce cortège festif
Rencontre par hasard le duc de Palatine:
Ses quatre cents soldats paraissent agressifs;
Le duc trouve à son goût la princesse en hermine:
Aussitôt il la voit aussitôt il la veut.
En la traînant il lui déchire sa pelisse;
Comme elle se débat, il la prend aux cheveux.
Candéolus rougit de honte à son supplice.
Il dégaine son arme, une épée de gala;
Il eût frappé le duc en plein dans la poitrine
Si l'autre en esquivant ne s'était pas à plat-
Ventre jeté sous un grand buisson d'aubépines.
Pour mieux faire le mort, il se met sur le dos,
Du cheval de Candéolus tranche l'échine.
Garde-toi, prince, ou tu te trouveras bientôt
Tout en haut d'un sapin pendu à trois épines.
Candéolus prend donc ses jambes à son cou,
Et sans se retourner, file chez Alexandre.
Il trouve Tholomé et se méprend sur tout:
Croyant parler au roi, il dit sans trop comprendre:
"Sire, on m'a dérobé ma femme dans le bois
Hélas! Je suis le fils de la reine Candace
Qui se croit ton amie. Prendras-tu fait pour moi?"

Tholomé joue le jeu et du roi tient la place,
Interpelle Alexandre sans se dérider:
''Eh bien, Antigonus, que faut-il que je dise?"
''Pour l'amour de sa mère, ô roi, il faut l'aider."
''Vas-y donc puisque c'est ce que tu préconises."
Le faux Antigonus dit au prince marri:
''Retourne-t-en chez toi et réunis tes hommes;
De bon matin envoie-moi un guide aguerri:
J'aurai chargé d'échelles nos bêtes de somme.
Palatine assiégée ne tiendra pas longtemps,
Avec le feu grégeois nous brûlerons la ville."
Candéolus répond ''Dieu t'entende" en sautant
En selle; chez sa mère il retourne tranquille.

Palatine n'a pas résisté un seul jour:
Ses tours de marbre blanc ont brûlé comme torches.
Candéolus a retrouvé sa mie, et pour
L'exemple, on a pendu le duc dessous son porche.
Candéolus veut remercier le souverain:
Il ignore toujours qu'Alexandre l'escorte;
Avec Antigonus il croit faire chemin.
Tholomé joue le roi; pour convaincre, il s'emporte:
''Antigonus, pourquoi t'en reviens-tu si tôt?
Ah, si tu as failli, tu es impardonnable.''
''Sire, dit Alexandre, nous avons tantôt
Derrière nous laissé ruines abominables.
Palatine n'est plus que piliers renversés,
Le prince, grâce à Dieu, a retrouvé sa femme;
Prisonniers et butin, tout lui fut reversé."
"Ami", dit Tholomé, "salue pour moi la dame.
A la reine, veux-tu présenter mes respects?
J'aimerais fort la voir."
"C'est là chose facile"
Répond Candéolus, "Tu marcheras en paix
Sous ma garde, Seigneur, dans nos vallées hostiles.
L'honneur que tu m'as fait te sera bien rendu,
Ta chambre, déjà prête, est tapissée de moire."

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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 13:56

''Arriver sans tambour me paraît bien ardu,
Passe encor chez un roi, mais c'est une autre histoire
Lorsqu'il s'agit de femme, on n'est pas trop prudent.
Tel qui se croit aimé se présente, et bernique!
La dame trouve le visiteur impudent,
Le galant éconduit y laisse sa tunique.
Qui pourrai-je envoyer pour fixer rendez-vous?
Avec un inconnu, la route est harrassante...
Antigonus, veux-tu te dévouer pour nous?"
Alexandre répond: "Cette mission m'enchante."
Candéolus prévient la reine, qui a fait
Dérouler les tapis dans la salle d'audience,
Que l'ami, qui du duc Palatin l'a défait,
Est porteur d'un message de grande importance.
''Des chevaliers de Grèce c'est le plus adroit,
Ne le méprisez pas pour sa petite taille,
Ses épaules sont larges, ses membres sont droits,
Il est plus fort que vingt tigres dans la bataille."
La reine le rassure, il sera honoré
Comme il convient car c'est un baron d'Alexandre,
Mais dès qu'elle le voit, son cœur, moins timoré,
Lui dit que c'est le roi qui cherche à la surprendre:
C'est le vivant tableau qu'Appelle lui a peint.
Puisqu'il cache son nom, elle n'ose rien dire,
L'appelle Antigonus, et le prend par la main.


Mariage d’Alexandre et Roxane, fresque Pompéienne

Dans la chambre au portrait elle le veut conduire.
Elle le fait asseoir sur le bord de son lit
Et compare ses traits à ceux de la peinture.
A les voir si semblables la reine a pâli,
C'est le Macédonien, oui, Candace en est sûre.
Elle lui dit que c'est une preuve d'amour,
Que ce portrait fut fait pour meubler ses nuits blanches,
Elle lui dit qu'il faut avouer sans détour
Qu'il est le roi des Grecs devant qui tout roi flanche.


Tiepolo, Alexandre et Campaspe dans l’atelier d’Apelle, Paul Getty Museum, Les Angeles

Sa ruse ne fait pas sourire le vainqueur
Qui s'écrie: ''Ah quel fou d'avoir laissé mes armes,
De mon épée, je vous aurais percé le cœur",
La dame, épouvantée, éclate alors en larmes
Et dit, agenouillée: "Seigneur, tu es le roi,
Quel destin ce serait, mourir sans descendance,
Nous causons en privé, personne ne nous voit,
Et la nuit qui commence est notre unique chance.
Ordonne, je ferai tes quatre volontés;
Si je ne peux t'avoir, que le ciel sur moi fonde.
Pour moi sois Alexandre, et tu pourras rester
Le bel Antigonus pour le reste du monde."


Ingres Etude pour Alexandre de l’Apothéose d’Homère, Montauban
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 14:14

Le cadet de la reine, en la chambre, à ces mots
Est entré sans frapper mais n'a rien pu surprendre.
Il jure sur ses dieux à tête d'animaux
Que ce grec quasi-nu n'est autre qu'Alexandre,
L'assassin de Porus, son beau père, le vil
Usurpateur qui lui a pris son héritage.


Gravure d’après Langlois

''Le voilà en nos murs, profitons-en, dit-il,
Etripons-le ma mère et lavons cet outrage."
Mais Candace répond: "Tais-toi donc, malotru,
C'est cet Antigonus, modèle de droiture
Qui rendit à ton frère sa femme, et ma bru;
Crains que Candéolus n'entende tes injures,
C'en serait fait de toi, c'est son meilleur ami;
Il te pendrait, n'eût-il pour ça que sa ceinture.
Crois-tu, pauvre benêt, que Dieu, si grand, ait mis
Le monde aux mains d'un roi de si pauvre stature?"
''Peu me chaut, dit l'enfant, que ce soit lui ou non,
Tuons-le! c'est un Grec, qu'il paye pour son frère:
Montrons-lui en quelle estime nous le tenons;
Alexandre saura que nous ne l'aimons guère."


Charles Meynier, Alexandre cédant Campaspe ) Apelle, Rennes

''Sors d'ici, misérable, avorton contrefait",
Crie Candace irritée, par toutes ces harangues,
''Donnez-moi un bâton, ou que mes portefaix
En lui cassant les dents, lui arrachent la langue!"
Son bras se lève comme elle monte le ton,
De la paume elle lui retourne quatre gifles,
Qui pour peu lui auraient décroché le menton.
Voilà ce qui attend les enfants qui persiflent.


Jacques-Louis David, Apelle peignant Campaspe en présence d’Alexandre, Lille

Candace est restée seule avec son soupirant,
La chambre est éclairée par les rayons de lune.
La reine a supplié Alexandre en pleurant
Qu'il oublie sans tarder la visite importune.
''Quand même il aurait dit bien pis pour me blesser,
J'aurais tout pardonné pour votre amour, Madame."
Candace dans les bras du vainqueur a glissé,
La chaleur de leurs corps témoigne de leur flamme.
Dans le mitan du lit, enlacés ils sont beaux,
Heureux et délassés, toute la nuit ils gisent.
La chambre du portrait demeure le tombeau
Des secrets échangés quand enfin ils s'épuisent.

Dans la salle du trône, aux premiers feux du jour,
Candace, retrouvant la dignité idoine,
Dénombre les présents qu'on doit, pour son secours,
Envoyer sur le champ au roi de Macédoine:
Ce sont mulets chargés d'or moulu et velours,
Dont elle couvre aussi les membres de l'escorte:
''Antigonus, dit-elle, c'est l'habit de cour
Brodé de fleurs de la passion que tu emportes.
Tu diras à ton maître de rester chez lui,
Je ne peux lui parler car j'ai mal à la tête,
Et je ne reçois plus à partir d'aujourd'hui."
Alexandre répond: "Croyez qu'il le regrette,
Mais s'il était venu il n'eût plus pu partir,
C'est pour cela qu'il redoutait de vous connaître:
S'il s'était enchaîné à vous, oui, sans mentir,
Il eût été heureux... Plus que tous ses ancêtres!"


Delacroix fresque de la bibliothèque du Palais Bourbon

Candéolus, joyeux, l'a reconduit auprès
De Tholomé, qu'il prend toujours pour Alexandre.
L'histoire ne dit pas ce qu'il advint après;
Si un lettré le sait, qu'il vienne me l'apprendre.
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 14:20

VOYAGE AERIEN

Le ciel est dégagé et les dieux sont cléments;
L'armée passe partout comme en terre conquise.
Les peuples qui les voient s'éloigner calmement
Leur versent des tribus en or et en devises.
Leur périple les mène en un pays curieux,
Les montagnes abruptes touchent les nuages,
L'herbe pousse à grand mal sur des marais bourbeux:
Plaignons les pauvres gens qui peuplent ces parages.
Dans le ciel de Scythie s'ébattent des griffons;
Ces oiseaux monstrueux déciment les alpages,
Dévorent au repas la moitié d'un mouton:
Alexandre longtemps observe leur passage.
''Ah je suis moins heureux que ces hideux dragons;
Ils peuvent du soleil contempler le visage.
Je veux aller là-haut, dit-il à ses barons,
Oui, quitte à me brûler, je ferai le voyage.
Je veux monter au ciel et voir le firmament,
Les planètes pendues aux pointes des étoiles,
Les signes zodiacaux, la nue, les quatre vents;
Pour s'élever si haut existe-t-il des voiles?


Alexandre et les griffons: La Vraye Histoire du Bon Roy Alixandre. B.L. MS Royal 20 B XX. F. 76v

Moi qui suis descendu jusqu'aux tréfonds des mers,
Je ne peux renoncer à l'azur infidèle.
Pour me permettre de survoler l'univers,
Ces oiseaux si puissants me prêteront leurs ailes.
Vous, maîtres-charpentiers, vous mettrez tout votre art
A construire une chambre percée de fenêtres,
Recouverte de cuir, et, avant le départ
Pourvue de longs lacets encollés de salpêtre."
Tous admirent la nef et sa fabrication;
Le Roi la fait porter â l'écart de ses troupes.
Il y pénètre ensuite avec satisfaction.
Ses douze pairs inquiets au bord du pré se groupent.
Il emporte sa lance et force provisions
De viande fraîchement abattue, qu'il dispose
Autour de la nacelle, afin que les griffons
Travaillés par la faim tout près de lui se posent.
Ils entament déjà le cuir de son vaisseau.
Le roi, ganté, lance ses cordes sur leurs serres
Et fixe ses lacets comme autant de lassos;
Leurs ailes font trembler la structure légère.
Au bout de son épieu, Alexandre a piqué
Un morceau de gibier: les grands oiseaux s'affolent
Et, voulant se saisir de l'appât compliqué,
Traînent l'aéronef cahotant qui décolle.
Plus rapides, plus forts que les meilleurs chevaux,
Les oiseaux effrayants, montent, gueule béante;
A travers les nuées ils ouvrent leurs chenaux
Et dépassent les vents lancés dans la tourmente.
Ils ont gagné la couche élevée de l'éther
Mais la chaleur a cru au fur et à mesure;
Le cuir s'est consumé comme aux feux de l'enfer:
Alexandre lui-même en ressent la brûlure.
Il prie que les oiseaux ne cessent pas leur vol;
Il tomberait alors comme un aérolithe.
Les peuples dont les grecs ont dévasté le sol
Se jetteraient en bloc sur son armée d'élite.
Il rabaisse sa lance avant que tout soit cuit;
Les griffons vers la terre inclinent à sa suite,
Se posent dans le pré sans grand dommage, puis
Dès qu'ils sont délivrés, d'un bond, prennent la fuite.


détail central de la tapisserie de Gênes

VERS BABYLONE

Alexandre, affaibli par l'intense chaleur,
Aux barons réunis sous sa tente déclare,
''De là-haut j'ai bien vu le monde et ses couleurs:
Comme une île la terre émerge d'une mare.
J'ai aperçu aussi à travers les brouillards
La ville dont la résistance m'aiguillonne,
Le chemin le plus court qui mène à ses remparts;
Après la nuit, nous marcherons sur Babylone."

Quand l'alouette entonne ses chants matinaux,
L'armée se met en selle aux clameurs des trompettes.
Sous le soleil naissant les éclats minéraux
Des cuirasses dorées semblent lampions de fête.
Quand les derniers soldats abandonnent le camp,
Ecuyers et valets demeurés à l'arrière
Incendient tout paquet, tout récipient vacant:
Sur leurs traces les Grecs ne laissent que poussière.
En noir sur l’horizon, par le soleil nimbé,
Entouré par les cuivres luisants des orchestres,
Sur Pégase qui a cessé de regimber,
Alexandre ressemble à sa statue équestre.
''Cher Seigneur Dieu, tous t'implorent, loué sois-tu
Du pouvoir que tu m'as accordé sur la terre."
C'est la prière d'Alexandre le têtu.
''Jamais roi n'avait eu tant d'hommes pour la guerre;
C'est que tu as voulu que je règne en ton nom.
Ton temple ennoblira ma cité impériale;
Donne-moi Babylone et sur ses fondations
Pour ta gloire nous construirons ma capitale."

Quand vint l'heure de tierce apparut le Khabur,
Ils ont franchi le fleuve avec l'heure de none.
Les bédouins voyant Alexandre au pied des murs
Veulent que leurs trésors dorment dans Babylone.
Ils sont là si nombreux qu'ils bouchent les chemins,
Ils emportent du blé, l'avoine, lin et laine,
Or cuit et clair argent, le poivre et le cumin.
Le roi dit: "Laissez-leur le produit de leur peines."
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Jeu 7 Juil - 14:27


Bas relief, Louxor, Alexandre priant Amon-Ra

ORACLE D'APOLLIN

Qui a mauvais voisins n'a que mauvais matins,
L'émir, en son palais, vérifiait cet adage;
C'était au mois de mai quand les jardins s'ombragent
Et que les oiselets chantent en leur latin.
L'émir de Babylone écumait sur son trône
Qu'il avait fait porter à l'ombre des grands pins;
Il avait appelé son plus rusé devin.
Ce prêtre dit: "Voyons ce que l'oracle prône".
Dans les jardins du temple, on égorge un taureau;
La voix de la pythie sort alors de la fosse:
''Le bon droit est pour toi, mais les dieux se défaussent;
Sur ta ville l'histoire veut qu'on crie haro.
Voici donc mon verdict puisque tu veux l'entendre:
(L'émir restait muet devant ces mots obscurs.)
''Contre Alexandre, enfin, que te sert d'entreprendre?
Dans un mois aux Enfers le grand roi va descendre:
C'est ici qu'il mourra, ça, les dieux en sont sûrs!"

Macabrun, suzerain d'un royaume Berbère,
Dit: "Contre l'armée Grecque, envoie tous tes guerriers;
Plus couard que le lièvre aux dents du lévrier
Est le roi assiégé qui renonce à la guerre".
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Ven 8 Juil - 11:10


Fragment gauche de la tapisserie de Gêne, prise de Babylone

BATAILLE DE BABYLONE

Chacun de son côté s'arme pour le combat:
Dans une lourde armure l'émir se débat;
Alexandre revêt, sur sa fine chemise,
La pourpre que Candace lui avait remise.
On amène à l'émir son cheval pommelé,
La selle en son arçon porte diamants mêlés.
Ses pages ont donné de l'eau à Alexandre
Qui s'y lave les mains deux fois pour se détendre.
L'émir a réuni chevaliers et parents;
Il dit: "je ne crains riens j'ai le dieu pour garant."
Alexandre est parti, lui, sans faire de phrases:
Dans la bataille, il ne craint rien, il a Pégase.

L'émir fonce tout droit vers les rangs ennemis:
Le jeune Antigonus ne lui a pas permis
D'opérer sa percée et repousse la charge.
Déjà on voit s'enfuir quelques vaincus en marge,
Déjà leurs chevaux, seuls, errent désorientés
Au milieu du carnage et des corps éclatés.


Charles Le Brun étude de cavaliers

Qui cherche la vengeance souvent y succombe:
Macabrun est tombé tout au fond d'une combe.
Ses amis plein d'espoir l'ont mis sur un brancard.
Les Grecs aussi portent leurs blessés à l'écart
A perdre la bataille aucun ne se résigne;
Alexandre et ses pairs sont en première ligne.
Ils ne laissent que cendre et poussière après eux,
Cavaliers renversés dans les fossés vaseux.


Charles Le Brun étude d'éléphant mort

Le régiment du roi va gravir la colline;
La foule s'éclaircit à travers la ravine.
Les Grecs tuent les fuyards et montent à l'assaut:
Les corps leur font un pont pour franchir le ruisseau.


Fiorentino Rosso, Moïse défendant les filles de Jethro (détail) Uffizi, Florence

Ils atteignent enfin l'orée de la pinède.
Les portes de la ville à leur arrivée cèdent.
Alexandre, à son groupe, ordonne "Demi-tour",
Et sa troupe aussitôt fonce droit vers la tour.
En chemin ils rencontrent l'émir en déroute;
Plus aucun des guerriers sarrasins ne l'écoute.
''Apollin, supplie-t-il, pourquoi m'as-tu trahi?"
Alexandre le frappe, il en reste ébahi;
La boucle de cristal de son écu se brise.
Il ne semble pas croire sa vie compromise
Quand l'épée du roi Grec arrache sans effort
Sa tête qui retombe à trois mètres du corps.
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Ven 8 Juil - 11:17


Francesco Fontebasso, Entrée d’Alexandre dans Babylone, Bourg en Bresse, Musée du Brou

C'est comme un coup de pied dans une fourmilière:
Les soldats affolés fuient leur heure dernière,
Mais Alexandre dit: "Epargnez-les, je veux
Protéger leur cité si tous en font le vœu."
Tholomé et les siens, partis aux avant-postes
Se taillent un chemin sans même qu'on riposte.
Ils atteignent la tour bien avant les fuyards
Et plantent au sommet leurs rouges étendards.
''Je suis fier, dit le roi, que parmi tous les nôtres,
Tholomé soit monté là-haut avant les autres;
Quant à nous, compagnons, allons chercher les corps
De nos amis vainqueurs, et honorons nos morts."
Les soldats endeuillés ont suivi son exemple,
Ils ont ainsi porté les dépouilles au temple.

Les prêtres du lieu les ont embaumés; depuis
Les cierges ont brûlé près d'eux toutes les nuits.
Les ennemis tombés n'ont eu pour sépulture
Que des charniers communs et des linceuls de bure.


Charles Le Brun Entrée d’Alexandre dans Babylone, Louvre

Pour contrebalancer tous les tombeaux royaux
Dressés pour ses soldats et pour ses généraux,
Alexandre pour le pâle émir a fait faire
En quelques jours un tombeau extraordinaire:
Marbre, ivoire, diamants, lumignons suspendus,
Automates jouant des chants inattendus,
Vivants tableaux, icône d'or, pieuses images,
Et statue d'Apollin coiffant le sarcophage.

Au pied du monument se trouve un bas-relief
Montrant deux fiers guerriers qui luttent pour leur fief.
Il s'y presse des gens de toutes les provinces
Pour entendre la harpe et pleurer sur un prince...

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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Ven 8 Juil - 11:23


Charles Le Brun étude pour l’Apothéose de Louis XIV, Versailles

ALEXANDRE QUITTE BABYLONE

Babylone éplorée se donne au plus offrant.
La cité, libérée de l'émir, semble calme.
On accueille Alexandre en agitant des palmes,
On jette sous ses pas des roses, du safran.

Le roi dit, en entrant dans l'édifice immense
Qu'est la tour de Babel: "M'avait-on pas promis
Un serpent monstrueux? Avec nos ennemis
Il s'est enfui. Nous prononçons sa déchéance.
Pour mon couronnement, réunissons la cour:
Le monde est tout à moi plus rien ne s'y oppose.
Qui veut m'en empêcher parle aussitôt, s'il l'ose."

Une voix dit: "Une île résiste toujours".
Dans la délégation des bourgeois de la ville
Se trouvait un vizir, un dénommé Samson;
Il avait survécu à l'émir son patron.
On le voyait venir avec son air servile.
''Jamais ce pays-là ne vous paiera tribut;
Ses valeureux guerriers se moqueront des blâmes,
Et ce pays pourtant n'est peuplé que de femmes."
''Ah, fait le roi, je n'ai donc pas touché au but.
Ma destinée sur terre sera incomplète
Si je ne conquiers pas ces femmes. Dès demain,
Mes barons avec moi se mettront en chemin.
Hardi, fiers compagnons, nous partons en conquête!"
''Méfiez-vous, dit Samson, des nobles Amazones;
Leur terre est entourée par un fleuve profond.
Pour traverser ce fleuve, il n'y a pas de pont.
Penthésilée leur reine défend bien son trône.

Une fois dans l'année, c'est en quête d'amants
Qu'elles franchissent la Méothédie, leur fleuve:
Les chevaliers d'ici connaissent cette épreuve
Où le plaisir d'amour s'épice de tourments.
Si quelque fruit survient au terme des idylles,
Les Amazones font le tri des rejetons:
Les pères ont le droit d'emporter les garçons,
Les filles à jamais demeurent dans leur île."
Le roi donne congé à tous ses fantassins:
Dans Babylone, tous soigneront leurs blessures.
Il part avec Samson, ses pairs et leur monture:
En voyage il se sait loin de ses assassins.


Pompéï fresque de la maison du cryptoportique
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MessageSujet: Re: ROMAN D'ALEXANDRE   Ven 8 Juil - 11:35


Pieter Boel 3 études de Paon, Louvre

REVE DE PENTHESILEE

Après dix jours de route au sein de son escorte,
Alexandre a mis pied à terre et fait son camp
Sur les rives de la Méothédie: à quand
La traversée? c'est là le moment qu'il redoute.
Il a beau envoyer ses espions parcourir
Les villes reculées clairsemées sur ses berges,
Nul ne sait le moyen de porter sa flamberge
Au cœur des monts amazoniens, sans y mourir.

Ce fut la même nuit, je le dis sans mensonge,
Que la reine Penthésilée, en son palais,
Un sévère château de sable et de galets,
Aperçut l'avenir révélé par un songe...
Dans l'austère antichambre, en ses appartements
Avançait un grand paon, c'était une femelle,
Ses petits la suivaient comme une ribambelle
De cailloux d'or semés dans un noir firmament.
Penthésilée voyait venir de Babylone
Un grand aigle royal, cruel et carnassier;
Les paonneaux s'enfuyaient quand ses serres d'acier
Brisaient les baies vitrées sans alerter personne.
La dame-paon, protégeant sa progéniture,
Dans la cuisine avait choisi de se cacher;
Avant d'y parvenir elle avait trébuché,
Tombant à la renverse en sa riche parure.
A peine réveillée, la reine fait mander
Son oniromancienne, afin qu'elle devine
Le sens de ce présage, et, sous une aubépine,
Entend ce que les dieux lui ont recommandé.
"Dame, il n'est pas aisé, dit la devineresse,
D'interpréter le songe; c'est un dur métier.
Je vous en livrerai le message en entier,
Car c'est tout votre Etat que ce rêve intéresse.
Certes le paon femelle a un plumage éteint,
Mais le manteau royal se dit aussi "Panage".
C'est vous qui le portez, il est votre apanage;
Les oiseaux de Junon en vos blasons sont peints.
De faux devins, des hommes de mauvais lignage
Vous diraient que les yeux d'Argus portent malheur;
L'oiseau de la résurrection ouvre son cœur,
Il enseigne comment vous évitez l'outrage.
Car ce paon, c'est bien vous, il brille avec vos yeux;
Sa portée qu'il protège est toute sa famille,
Et l'aigle couronné veut vous ôter vos filles:
En votre terre il vient pour renverser vos dieux.
Payez-lui son tribut et pliez sous sa règle;
Si vous le combattez vous irez au trépas.
Le rêve dit: en la cuisine n'entrez pas,
Il est d'autres moyens d'amadouer les aigles."


Pompeï paon de la maison du cryptoportique
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