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 Tchaïkovsky: mort et transfiguration

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Sud273
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MessageSujet: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 27 Mai - 16:14

Ce que dit la légende...


Trois vignettes de la vie de Tchaikovsky :

1. Le cœur du Pître :

Tchaikovsky a 15 ou 16 ans : le professeur de littérature encourage ses élèves à mettre en scène et à jouer des bouts des frands textes du répertoire. Un après-midi Piotr monte sur l’estrada et donne un spectacle de farce hilarant ; ses condisciples sont ravis et rient à gorge déployée. Après la représentation, un de ses camarades vient le voir et lui dit : « comment manquez-vous à ce point du sens du ridicule pour pouvoir vous donner en spectacle de cette façon ? Ne vous apercevez-vous pas que tout le monde se moque de vous ? »
Tchaïkovsky ne remontera jamais sur la scène, affecté désormais d’un complexe durable vis-à-vis de toute forme de relation sociale : il ne donnera plus jamais dans la veine comique et se complaira dans un sérieux parfois morbide. Un grand talent comique étouffé, qui ne se fera plus jour que dans les excès d’un romantisme échevelé ou dans les pages les plus légères de Casse-Noisette.



2. Le mariage ou la noyade

Tchaikovsky finit par céder aux avances répétées d’une de ses groupies : jusqu’alors il a vécu plus ou moins à l’abri du besoin grâce aux subventions d’une vieille bigotte Mme von Meck, qui a le bon goût de l’aimer de loin. Mais des bruits alarmants sont venues aux oreilles du mécène sur l’orthodoxie de mœurs et de croyance du grand compositeur, qui, par peur de plus de scandale se résout à faire une fin. Las ! la mariée est nymphomane et réclame sans cesse ce qu’il ne peut lui donner. Un soir, désespéré, Tchaikovsky n’entrevoit pas d’autre solution que de commettre l’irréparable. Après quelques heures d’errance dans la ville, (c’est l’hiver) il entre dans le lit de la Neva, jusqu’à la taille. Mais il se ravise et, n’ayant pas le courage de s’y jeter tout entier, s’en trouve quitte pour une bronchite. Son cher frère Modeste, sous prétexte de convalescence, l’entraîne dans un voyage thérapeutique en Italie, là où il y a de beaux garçons pas farouche et prêts à tout pour quelques roubles. Dès que le coche a passé la première frontière, Piotr se sent beaucoup mieux. Pendant le voyage il esquisse l’intégralité du concerto pour violon, ce conte de fées où l’on devine assez clairement comment la jeune princesse enfermée dans sa tour finit par vaincre la méchante sorcière.



3. Tempête dans un verre d’eau

La scène se passe au restaurant. Tchaïkovsky, profondément déprimé vient d’achever l’orchestration de la sixième symphonie pour laquelle Modeste a suggéré le sous-titre de « Pathétique ». Piotr est terriblement amoureux de son neveu Bob dont il vient d’apprendre les fiançailles ; il se sent vieux et fini. A l’issue du dîner, il demande au Maître d’Hotel un verre d’eau. Celui-ci refuse, horrifié, car le choléra sévit à Moscou depuis quelques semaines. Tchaïkovsky se lève et va se servir. Avant de boire il déclare devant ses amis : « Je mourrai comme Maman ». Trois jours plus tard à la suite d’une succession d’épouvantables crises froides, il meurt effectivement comme Maman, du Choléra.



Tchaïkovsky est le premier parmi les russes à avoir su manier le langage du romantisme allemand. Admirateur de Mozart, il aimait aussi Berlioz et Liszt, trouvant toutefois leurs œuvres mal construites et sans véritable charpente. D’instinct orchestrateur de génie, il ne transmet rien de son savoir, il se tient à l’écart des cotteries slavophiles que les autres compositeurs de son temps fréquentent avec respect, dans le sillage du tyran Balakirev et du conservateur Cui (ceux-ci se réclamant tous de Glinka et allant puiser dans les racines de la musique populaire, qu’il disent ! du moins).
Seul connu à l’étranger au milieu du 19ème siècle, il est à peu près détesté de tout le monde. Aujourd’hui encore on retient surtout ses aimables musiques de ballet (dont on coupe en général le meilleur).
Pire que tout, le régime soviétique en a fait un modèle, une idole qu’il était évidemment urgent de déboulonner. De plus la musique de Tchaïkovsky requiert d’excellents interprêtes qui ne redoutent pas de jouer le jeu à fond sans basculer dans l’outrance.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 27 Mai - 16:16

La Dame de Pique

Quel curieux opéra que la Dame de Pique, l’avant dernier d’un catalogue fourni : on y décèle autant de références que de pistes pour l’avenir.
Le premier acte, dans un jardin public imite Carmen avec ses chœurs d’enfants et ses militaires, il y a un orage, une leçon de musique dont une aria accompagnée exclusivement au piano, une danse campagnarde, une scène de Balcon, un pistolet de théâtre, des récits à la Mussorgsky, une intrigue à demi fantastique,. Mon oreille me trompe-t-elle ou y a-t-il un saxophone solo dans la nomenclature ?

Au deuxième acte, le rôle-titre meurt ; il y a un bal masqué, un divertissement pastoral dans le gout du 18ème parsemé de citations de Mozart, une mise en abîme à la Richard Strauss, l’entrée de la Grande Catherine (qu’on ne voit finalement pas), les douze coups de minuit, une aria de Grétry chantée en français un octave trop bas, un pistolet de théâtre.

Au troisième acte, qui est une sorte de lecture à rebours de la Peau de chagrin de Balzac, il y a une chambre de caserne, une lettre parlée, deux apparitions d’un fantôme, les douze coups de minuit, un suicide dans la Neva, une maison de jeu, une chanson de corps de garde, une partie de carte, un coup de feu.

Est-ce le tour de force du scénario, dans lequel le compositeur écrit lui-même les airs dont il a besoin, la révision du livret due à son frère Modeste ? dès les premières représentations, Tchaïkovsky déclare « ou je me trompe ou c’est une pièce maîtresse de ma production ». Mahler connaissait bien cette partition qu’il dirigea à Amsterdam en 1902 et à New York en 1910. Elle a connu aussi une belle fortune, dans sa version en français (même à l’étranger), elle trouve une sorte de formule à mi-chemin des italiens et des français. Dans la langue russe elle a laissé la citation proverbiale : « la vie n’est qu’un jeu ». Le dernier air de la partition est une déclaration nihiliste d’une force rare.
Le sujet lui-même se prête à de nombreuses analyses : est-ce une sombre histoire d’addiction au jeu, le parcours d’un criminel arriviste et gérontophile ? Le trajet d’un romantique plus désabusé et plus viril qu’un Werther ? un Don Juan qui veut s’approprier la puissance de la statue du commandeur, un Rastignac anarchiste ? Le rôle d’Hermann (le nom déjà semble révélateur d’un destin :« Hermann me dit : je songe aux tombes entr’ouvertes,
Et je lui dis : je pense aux tombeaux refermés » comme écrit Hugo dans A quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt.) est l’un des plus difficiles du répertoire, il faut chanter durant les sept tableaux sans pratiquement quitter la scène, simuler divers types d’emportement amoureux et divers états de démence.
Et quels commentaires ne pourrait-on ajouter concernant la projection de l’auteur dans les éléments qui évoquent son histoire personnelle (les deux suicides, l’épouse érotomane, la vieille comtesse détentrice de l’argent) ?
Moins brillant mais tellement plus profond et intime qu’Eugene Onegin, la Dame de Pique est avec Boris Godounov, et La légende de la ville invisible de Kitege, l’une des très grandes réussites de l’opéra russe.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 27 Mai - 16:37



Lettres à Bob
De Piotr Illych Tchaikovsky à son neveu Vladimir Lvovich Davidov


New York, 2 Mai 1891,

Les choses sont allées si loin qu’il est impossible d’écrire des lettres. Pas un moment de libre, je parviens à peine à rédiger mon journal. Je suis allé faire un voyage jusqu’à Niagara. Dès mon retour j’ai dû rendre visite à un certain Mayer dans sa maison de campagne, plus quelques autres visites qui ont occupé les quelques heures de liberté qui me restaient. Puis on m’a invité à déjeûner. L’un dans l’autre, j’ai été terriblement occupé, et je suis mort de fatigue. Je dois assister ce soir à un grand dîner, puis partir à minuit pour Baltimore; demain répétition puis concert là-bas, le lendemain à Washington, puis Philadelphie, deux jours ici, mais tout mon temps entièrement occupé, et enfin, au matin du 21, je pars. Mon Dieu ! cet heureux moment finira-t-il par arriver !!!

Une semaine après que tu auras reçu cette lettre, je serai avec toi !!! Bonheur qui semble impossible à atteindre ! J’essaye d’y penser le moins possible afin de trouver la force de résister à ces derniers jours insupportables. Malgré tout, je pense que je me souviendrai avec tendresse de l’Amérique. Tout le monde s’y est montré d’une extrême gentillesse. Je joins quelques coupures de presse. D’autres à venir dans mes bagages. Je crois que tu préfèreras lire mon journal qu’avoir quelques brêves nouvelles par courrier.

J’embrasse tout le monde.
P. Tchaikovsky
Dans une semaine!!!


Ville de Klin
District de Moscou
25 juin 1891

Bob!

Comme promis, je suis en mesure de dire que j’ai fini hier soir l’esquisse du ballet. Tu te souviens, quand tu étais là, je prétendais qu’il ne me restait que cinq jours de travail dessus. J’avais tort, il m’a fallu une quinzaine de jours pour en venir à bout. Non! le vieux est bien sur la mauvaise pente. Non seulement il perd ses cheveux, qui sont maintenant blancs comme neige ; non seulement ses dents se déchaussent et refusent de mâcher ; non seulement sa vue baisse et ses yeux fatiguent ; il traîne la patte et le seul don qui ait jamais eu commence à disparaître et à s’évanouir… Si je lis le soir, j’en sors très fatigué – il en résulte toujours un affreux mal de tête. Mais à moins de lire, je ne sais comment tuer le temps la nuit. Ceci (le mal de tête consécutif à la lecture) devient un sérieux obstacle à la vie à la campagne, ce qui m’a décidé à rechercher un lieu de vie qui ne soit pas dans la banlieure de Petersbourg mais au cœur de la ville. Je pense principalement qu’il serait plus simple de s’installer une bonne fois pour toute à Petersbourg. Le simple espoir de te voir plus souvent est d’une importance vitale pour moi. J’adorerais savoir ce que tu fais. Ecris au moins quelques mots…



Klin, district de Moscou
22 juillet 1891

Bien sûr je viens à Kamenka, puisque ta lettre me laisse penser que tu veux que je vienne, et que mon désir de te voir est grand aussi…

Non, tu n’as rien d’une valise vide. Elle est remplie de toutes sortes de choses, encore en désordre, et cela prendra du temps pour choisir et classer celles qui seront importantes pour toi. Cesse de t’inquiéter, ça finira par se faire de soi-même. Profite de ta jeunesse, apprends à aimer le temps qui passe ; plus je vieillis, plus je m’effraye de la dissipation de cette précieuse composante de l’existence. Cette phrase pédantesque ne valant que comme encouragement à lire autant que tu peux. Tu es très doué pour assimiler ce que tu as lu, je veux dire, tu n’oublies rien, tu stockes tout ça dans une sorte de magasin mental, jusqu’à ce que tu en aies besoin. Je ne dispose pas d’un semblable entrepot. Pour être franc –aucune mémoire du tout. J’envoies plusieurs numéros des Fliegende Blätter.

Je t’embrasse, mon Idole!
P.T.



Paris
12-24 janvier 1892

Je me fais l’effet d’être un crétin. Encore deux semaines à passer ici et rien pour m’aider à tuer le temps. Je pensais que ce serait plus facile à Paris que n’importe où ailleurs, sauf que dès le premier jour, l’ennui m’a rattrappé. Depuis hier, je ne parviens pas à me rassembler pour me libérer de l’ennui qui naît de l’oisiveté… Suis toujours là incognito…
Je pense à toi souvent, je te vois dans mes rêves, j’ai l’air triste et déprimé. J’en retire un sentiment de compassion qui s’unit à mon amour pour toi et le renforce encore. Mon Dieu, comme je voudrais te voir, là, dans la minute ! Ecris-moi de l’université, pendant un cours ennuyeux, et envoies à l’adresse suivante, 14 rue Richepanse. Cela m’arrivera de toute façon pusique je suis là pour presque quinze jours.

Je t’embrasse avec une folle tendresse.
A toi,
P.Tchaikovsky



Klin
15 août 1892

Mon cher Golubchik !

Je viens de recevoir ta lettre et suis très heureux d’apprendre que tu es d’humeur joyeuse. Se pourrait-il qu’une de mes lettres pour toi se soit perdue ? Je n’ai pas écrit très souvent, mais je l’ai fait, assurément. De toute mon âme je désiore te rejoindre, je pense à toi à chaque instant. Mais qu’y faire ? Les complications ne cessent de survenir, et du travail supplémentaire tous les jours…
Tout ce que je peux dire, c’est qu’il m’est impossible de partir avant d’avoir bouclé mes affaire à Moscou.

Je t’embrasse, jusqu’à suffocation !!!
P.T.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 27 Mai - 16:39


Pieter und Bob (Piotr et Vladimir)



Moscou
14 août 1892

Je viens de recevoir les photos de Paris de Yurgenson, et lui ai dit de t’en envoyer quatre. J’étais si ému de la ressemblance que j’en ai presque pleuré en présence de Yurgenson. Toutes ces corrections d’épreuves m’avaient éloigné des sentiments et des pensers divers, mais ce petit incident a suffit à réveiller l’omnipotence de mon amour pour toi … Mon Dieu ! comme j’ai envie de te voir.
Je t’embrasse.
P.T.

Berlin
16-28 décembre 1892

Je suis toujours bloqué à Berlin. Je n’ai pas l’énergie nécessaire pour m’en aller –et surtout il n’y a pas d’urgence. Ces derniers jours j’ai bien réfléchi à des considérations d’importance. J’ai regardé d’un œil neuf et objectif ma nouvelle symphonie, et je suis content de ne pas l’avoir orchestrée ni soumise à qui que ce soit ; mon impression ne fut pas favorable…
Que dois-je faire ? Abandonner la composition ? Trop difficile de décider. Je tourne en rond, je pense, je pense, je pense, dans pouvoir décider quoi que ce soit. Quoiqu’il ce soit produit, ces trois derniers jours furent malheureux.

Néanmoins, je vais plutôt bien, je me suis enfin décidé à partir pour Basle demain. Tu te demandes sans doute pourquoi j’écris tout ça ? Une irrésistible envie de te parler… Il fait plutôt chaud. Je t’imagine, assis dans ta chambre, à l’atmosphère saturée de parfums intoxiquants, tandis que tu travailles sur tes exercices scolaires. Comme j’aimerais m’y trouver avec toi, dans cette chambre adorée ! Assure chacun de mon amour.

Je t’embrasse.
P. Tchaikovsky
Si je laissais libre cours à mon vrai désir, je laisserais tout tomber et rentrerais à la maison.




Klin
11 février 1893

Si tu ne veux pas écrire, crache sur un bout de papier, mets-le dans une enveloppe, et envoie-le moi. Tu ne m’accordes pas la moindre attention. Dieu te pardonne – je ne voulais que quelques mots de toi .

Je pars pour Moscou ce soir. Le concert aura lieu le 14. Dans la journée du 15, je dois aller à Nijny-Novgorod, et de là, droit à Pétersbourg. A la fin de la deuxième semaine à Lent, je serai donc avec toi.

Je veux te toucher un mot de l’excellent état d’esprit dans lequel je me trouve, en ce qui concerne mon travail. Tu sais déjà que j’ai détruit la symphonie que j’avais composée et partiellement orchestrée à l’automne dernier. La meilleure chose à faire ! Il n’y avait rien d’intéressant dedans –un jeu de sons vide, sans la moindre inspiration. Maintenant, durant le voyage, l’idée d’une nouvelle symphonie m’est venue, cette fois-ci une œuvre avec programme, mais dont le programme demeurera une énigme pour tous. Qu’ils s’essayent à en trouver la solution. L’œuvre s’intitulera Une Symphonie à Programme (N°6), Symphonie à Programme (-N.D.T. en français dans le texte, d’après le titre trouvé par Modeste, la Pathétique), eine Programmsinfonie (N°6). Ce programme est entièrement nourri de moi, et, bien souvent, pendant le voyage, j’ai pleuré à chaudes larmes. Depuis mon retour je me suis attelé aux esquisses et l’œuvre avance avec une telle intensité, une telle rapidité, que le premier mouvement a été bouclé en moins de 4 jours, tandis que les autres prenaient forme dans mon esprit. La moitié du troisième mouvement est aussi rédigée. Il y aura aussi des nouveautés dans la forme, le finale ne sera pas un allegro bruyant, mais un adagio des plus lents. Tu ne peux te figurer mon sentiment de félicité, maintenant que j’ai la certitude que le temps n’est pas révolu à jamais, et que je peux à nouveau travailler. Je peux me tromper, bien sûr, mais je ne crois pas. N’en dis rien personne, s’il te plait, hormis Modeste.

J’envoie à dessein cette lettre à l’Université, afin que nul autre que toi ne la lise. Mais est-ce que tout cela présente pour toi le moindre intérêt ?. Il me semble parfois que tu n’en as rien à faire et que tu n’éprouves pas la moindre sympathie envers moi. Au revoir, très cher…

A toi,
P. Tchaikovsky


Londres
17-29 mai 1893

T’écrire est un voluptueux plaisir. La seule pensée que tu poseras tes mains sur ce bout de papier me remplit de joie et m’émeut aux larmes. N’est-il pas étrange que je continue à m’infliger volontairement pareilles tortures ? Pourquoi diable continuer à les désirer ? Hier, en rentrant, j’ai plusieurs fois voulu les fuir, mais à la fin je me suis trouvé comme honteux de revenir pour ainsi dire, les mains vides. Hier, ces tortures ont atteint une telle intensité, que j’en ai perdu à la fois l’appétit et le sommeil, ce qui ne m’arrive que très rarement. Je ne souffre pas seulement d’un désarroi et d’un angoisse que les mots sont impuissants à dire (dans ma nouvelle symphonie se trouve un endroit où cela est très bien exprimé je pense) mais aussi d’un vague sentiment d’appréhension, et le diable seul sait quoi encore. Les symptômes physiques en sont des maux d’estomac, une faiblesse et des douleurs dans le jambes. Alors, définitivement, j’endure tout cela pour la dernière fois. A compter de ce jour, j’accepterai d’aller n’importe où, mais uniquement pour une très forte somme d’argent, et pour moins de quatre jours…


Klin
3 août 1893

Dans ma dernière lettre à Modeste, je me suis plains que tu ne voulais pas chercher à me connaître, et voilà qu’il demeure silencieux à son tour, et que tous les liens avec les gens de ton cercle sont brisés…
Je suis triste que tu t’intéresses si peu à moi. Est-il possible que tu ne sois profondément qu’un égotiste endurci ? Pardon, n’importe, je ne pesterai plus contre toi. La symphonie que j’allais te dédier (plus très sûr que je doive toujours le faire) suit son cours. Je suis très satisfait de la musique, pas complètement de l’orchestration. Cela ne sort pas comme je l’avais espéré. Je ne serai pas surpris –c’est l’usage- si la symphonie est rejetée sans la moindre appréciation, c’est arrivé déjà. Mais, définitivement, c’est la meilleure de toutes à mon avis, et la plus sincère de toutes mes compositions. Je l’aime comme jamais je n’ai aimé aucun de mes enfants.

Fin Aout, je devrai probablement m’absenter une semaine. Si j’étais sûr que tu sois encore à Verbovka en Septembre, je viendrais volontiers au début du mois. Mais je ne sais rien de toi.

Je t’embrasse avec tout mon amour.
P. Tchaikovsky
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 10 Juin - 10:57


première page du manuscrit de la ème symphonie

La carrière de Tchaikovsky s’achève sur ce qu’il a produit de meilleur dans toute sa vie artistique, la 6ème symphonie, le 3è concerto, Iolantha, Casse Noisette. Aurait-il fait mieux ? sans aucun doute. La statue de Tchaïkovsky est rectifiée dans un premier temps par la famille et le régime tsariste, puis ré-édifiée par le régime soviétique. En sorte qu’on ne connaît sur lui que des légendes patiemment construites, un peu les mêmes que celles bâties sur Mozart.
Le poids de cette légende dorée et noire est assez bien résumé par le paragraphe d’ouverture du texte que Rebatet lui consacre dans son histoire de la musique.
« On serait curieux de savoir comment la très pudibonde Russie soviétique, qui fait de Tchaïkovsky son musicien national, a pu accomoder la biographie de cet homosexuel, « spécialisé » au point qu’ayant eu l’idée de se marier, en espérant bien que le mariage resterait blanc… s’enfuit terrifié et recru de dégoût du lit conjugal, et allait se plonger tout droit dans celui de la Néva, en prenant soin cependant de ne pas se noyer complètement… »

Ce point de vue partial reste assez pertinent, en cela qu’il démontre que Tchaïkovsky n’était guère capable d’aller au-delà de la tentative de suicide, et qu’il était préparé à supporter les conséquences d’un scandale qu’il aurait lui-même provoqué, par néglicence. On peut même ajouter que Tchaïkovsky n’est pas exempt d’une certaine dérision envers lui-même, voire d’un goût pour s’exposer de façon masochiste aux rumeurs désagréables : en effet, lorsqu’il met en scène le suicide de la jeune héroïne de la Dame de Pique, le public de l’époque peut-il avoir oublié qu’au même endroit, il tenta de se noyer, ou plutôt d’attrapper une bronchite fatale en se baignant dans les eaux glacées. La carcactérisation d’Hermann, qui est évidemment un portrait de l’amant parfait tel que le rêvait Tchaïkovsky (un salaud de bonne foi, fruste et avide, prêt à toutes les compromissions), ne porte-t-elle pas également à sourire, au regard de la sombre histoire familiale qui se déroule en face, et des déclarations devenues proverbiales sur le sens de la vie et de la jouissance ?

La 6ème symphonie souffre du fardeau de ces contresens romantiques : le lamentoso final, dont les dernières mesures portent –en plus- l’indication « morendo » sont évidemment pour la postérité la preuve de la prescience chez l’artiste d’une mort imminente (plus de 5 mois avant tout de même) et l’indication d’un état de dépression insoutenable, dû à l’impossibilité d’affronter, soit un destin hostile, soit un amour impossible : l’analyse est un peu moins efficace pour rendre compte des mouvements médians. L’histoire joue de ces trois données puissamment fantasmatiques : amour, maladie, mort.



début du finale: on voit que Tchaïkovsy a rayé la mention andante pour en faire finalement un "adagio"
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 10 Juin - 11:09

Tchaïkovsky est mort dans cet immeuble, où vivait Modeste, et où il envisageait d'emménager avec Bob:


Version 1

Il est admis, avant 1979, que Tchaïkovsky est mort du choléra. C’est la version officielle, celle que donne Modeste, le petit frère, librettiste et compagnon de débauche, celle que tout le monde adopte à l’unanimité : la discussion ne porte plus alors que sur la volonté suicidaire de boire ou non un verre d’eau potentiellement contaminé, et ce dans diverses circonstances (le restaurant, ou après refus du personnel, la cuisine de l’appartement de Modeste le lendemain)
Les variantes de la version 1 sont
a-c’est un accident
b-Piotr a volontairement bu le verre d’eau
c-(compatible avec la version précédente) Piotr a attrappé le choléra avec un jeune prostitué

Cette version ne tient pas debout : Tchaïkovsky a toujours eu une peur panique du choléra, sa mère en étant décédée, il a toujours porté la plus grande attention à s’en protéger. Le choléra sévit à Pétersbourg depuis le début de l’automne 1893 : pourquoi aurait-il attendu trois mois s’il avait décidé de le contracter volontairement ?
Entre le moment de la contamination supposé et la mort, il s’écoule au grand maximum cinq jours ; ce temps n’est pas suffisant pour laisser la maladie se développer jusqu’à une issue fatale.
De plus en 1893, on sait déjà soigner le choléra, à condition de ne pas le diagnostiquer trop tard: Tchaikovsky aurait interdit à son frère de faire venir un médecin pendant les 48 heures suivant les premiers malaises. Il était il est vrai sujet à des maux d’estomac violents et avait l’habitude de manifestations nerveuses paroxystique, ce qui pourrait justifier que ni Modeste, ni lui, ne se soient inquiétés outre mesure.
Les médecins finalement appelés à son chevet, les frères Bertenson (parmi les quatre) n’auraient été que modérément compétents (l’un deux avait déjà « soigné à mort » Moussorgsky, également alcoolique et homosexuel). De là à ne pas suspecter qu’il puisse s’agir du choléra dans une ville en proie à l’épidémie ?.. Nouvelle version : Tchaïkovsky aurait effectivement été atteint du choléra, mais il serait mort d’autre chose : du traitement. Vassily Bertenson aurait cherché à dissimuler sa maladresse en accréditant cette thèse : la veille de la mort de Tchaïkovsky, le docteur publie en effet un bulletin de santé annonçant que le patient est guéri du choléra. 24 heures plus tard, il est mort, d’une défaillance des reins, ou de l’œdème consécutif à ce blocage. Il semble curieusement, que ce soit également la cause de la mort de Mozart.
En 1920, Bertenson confie à Glazunov que Tchaikovsky s’est suicidé, mais aussi qu’il n’est pas mort le jour de la déclaration officielle, mais la veille !


Les jumeaux Modeste et Anatoly(décédé en 1915)

Le 6 novembre 1893 (Tchaïkovsky est officiellement décédé à trois heures du matin ce jour-là), Rimsky-Korsakov se rend à l’appartement de Modeste pour voir le corps. A son arrivée, il est effaré de constater que non seulement l’appartement n’a pas été désinfecté mais que le corps est exposé, alors que les règlement sanitaires en vigueur exigent que les morts du choléra soient placés dans un cercueil de zinc hermétiquement scellé, et pire que tout ! un défilé incessant de connaissances et de voisins viennent voir la dépouille, touchent le corps, et l’embrassent ! Lui-même ne reste que quelques instants, par prudence.
Divers historiens arguent cependant qu’au début de l’année 1893, de nouvelles consignes ont été édictées, reconnaissant que le choléra, curable, n’est pas aussi contagieux qu’on l’avait cru auparavant.
Même dans ce cas, aurait-on pris le risque de laisser le tsar et divers grands-ducs stationner devant le cercueil plusieurs heures durant la cérémonie religieuse, et la populace suivre le catafalque lors d’obsèques nationales comparables à celles de Victor Hugo à Paris ? La foule n’aurait-elle pas reculé devant un hommage aussi risqué ? La thèse du choléra ne tient assurément pas debout.


Version 2

Tchaikovsky s’est suicidé
Variante a : à cause de l’échec de sa vie artistique (celui de la 6è symphonie) ou sentimentale
Variante b : pour échapper à un scandale de mœurs et à la justice, sur commande…

La question principale est ici d’examiner quelles raisons il aurait eu d’en venir à cette extrêmité, si tant est qu’il en fût simplement capable :
Aucune raison : à 53 ans, Tchaikovsky a enfin assis sa position sociale, il est pour la première fois financièrement indépendant et respecté du monde entier. Décoré des plus hautes distinctions il est titulaire d’une pension à vie versée par le tsar, et ses œuvres commencent à lui rapporter de l’argent.
Sa situation sentimentable est plus stable que jamais : une de ses nièces a épousé le fils de Mme von Meck, sa bienfaîtrice et un vieux flirt platonique avec qui la situation est enfin normalisée (elle ne survivra que quelques mois à la mort de Tchaikovsky). La médecine l’a définitivement débarrassé de sa femme, internée et inoffensive. Tchaïkovsky vit avec son majordome, qu’il « éduque » depuis qu’il est entré à son service à l’âge de 12 ans, il est sentimentalement comblé par son idylle avec Bob, quoique les lettres puissent laisser paraître de ses souffrances de princesse au petit pois, et cette romance n’a rien de platonique depuis leur séjour à Vichy en 1891, et même probablement depuis 1888. Il y a parmi ses amants réguliers, un ou deux pianistes, divers gibiers de passage, des soldats, des conducteurs de fiacre, des domestiques comme de jeunes aristocrates ambitieux.
Lorsque Tchaïkovsky épousa son élève érotomonane, Antonina Muliokova en 1877, il semble que sa préoccupation principale ait été non seulement de faire face à la rumeur le concernant, de s’essayer pour de bon à la « normalité », mais sutout de mettre son frère, Modeste, à l’abri des attaques. Tchaïkovsky n’avait eu qu’assez tardivement la confimation de l’orientation sexuelle de son frère (1er de deux jumeaux, l’autre ayant fait carrière dans l’administration judiciaire), au contraire de ses cadets, qui, ayant fréquenté aussi l’Ecole Impériale de Jurisprudence, en avaient eu très tôt la révélation par leurs camarades de classe ou leurs professeurs. En 1877, Modeste recueille un orphelin, sourd et muet, dont il prend en charge l’éducation, et avec qui il vit jusqu’à la fin de l’année 1892. S’il semble cohabiter ouvertement avec son protégé, son frère n’ignore pas que les lois en vigueur doublent les peines prévues pour « séduction » d’un sujet handicapé. Dans les derniers temps de leurs relations, Modeste vit un épisode sentimental avec Alexandre Aputhkin, poète et dramaturge, qui fut le premier amant de son frère à l’époque de leurs études à la fameuse Ecole de Jurisprudence. Mais il y a aussi d’autres projets en cours…

Ainsi Nikolai Kashkin, musicologue et compositeur russe, ami de Tchaikovsky, dément dans ses mémoires que le compositeur ait vu dans la symphonie Pathétique une œuvre ultime et différente des autres, plus réussie peut-être, mais en aucun cas un testament : lors d’une entrevue en août 93, Tchaikovsky lui signale qu’il entend bien réviser de fond en comble son opéra Opritchniks (en réécrire toute la deuxième moitié en fait) et qu’il s’est déjà attelé à la composition d’autres œuvres. Vers 1891 en effet Tchaïkovsky souffre d’une crise créatrice durant laquelle il ne compose que des œuvres qu’il détruit : on sait d’après les lettres à Bob qu’il prétend avoir détruit toutes les esquisses de la symphonie en mi bémol (la véritable sixième), mais c’est faux : à partir du premier mouvement il écrit le premier (et unique) morceau du troisième concerto pour piano, les esquisses des mouvement intermédiaires existent toujours (d’où la reconstruction d’une septième symphonie « posthume »). Mais deux ans plus tard, sa veine créatrice est de nouveau au plus haut et le ton de ses lettres le montre en pleine forme, il écrit encore un konzertstück pour flûte et cordes (retrouvé en 1999) et les esquisses d’un concerto pour cello.

En ce qui concerne la création de la Pathétique en juin 1893, ce n’est pas un succès, mais la réception n’a rien de catastrophique : le public est étonné par le mouvement lent final, l’accueil est tiède : l’auteur, on l’a vu y était préparé, il avait volontairement laissé la surprise entière et avait renoncé à fournir un programme : il eut pourtant été tout à fait facile de commenter sur l’artiste en proie au désespoir et au destin tragique (mais le mot tragique justement avant été consciemment écarté) ; rien de plus correct et acceptable pour le public : comment se fait-il que Tchaïkovsky ait préféré laisser les choses dans le flou, et quel sens attribue-t-il à la musique de sa symphonie à programme pour refuser de s’en ouvrir même à des proches ?
Tchaikovsky évoque avec Kashkin ses projets de tournée en Amérique du Sud et en Australie, il lui propose même de faire le voyage avec lui ! il envisage au début de 1894 de donner plusieurs concerts à Stockholm, où, dit-il, « on l’attend ». Svendsen, confirmera plus tard à Kashkin que le jour même où il lit dans le journal la dépêche annonçant la mort de Tchaikovsky, il reçoit une lettre de lui, lui assurant qu’il sera bientôt au Danemark ! Est-ce là le genre de projet que cultive un homme au bord du suicide ?
Il y a même d’autres projets en cours de réalisation, plus immédiats et plus intimes :
Tchaïkovsky avait initialement prévu de rentrer à Klin début novembre, mais le 6 novembre au soir est programmée la générale de la première pièce de théâtre de Modeste « Préjugés » et Piotr décide de rester à Pétersbourg pour y assister. La première aura lieu le 8 finalement, jour de ses funérailles, ce qui fera écrire au columniste du Courrier de Saint-petersbourg le lendemain : « Jeudi, jour de l’enterrement de P.I. Tchaïkovsky, on enterra son frère au théâtre Alexandrinsky ».

Mais surtout le véritable projet qui anime Tchaïkovsky, c’est la perspective de s’installer en ville, et de partager l’appartement de son frère avec Bob. Car le vieux Tchaïkovsky est en plein délire romantique, amoureux et aimé d’un jeune homme de 22 ans : c’est dans cette seule mesure que la symphonie ultime peut être, avec un recul lucide, considérée comme « Pathétique » (titre choisi par Modeste). Malgré ses menaces d’y renoncer aussi tardivement qu’en août 93, Tchaïkovsky dédie en effet la symphonie à Bob, et le programme en est on ne peut plus transparent, ce n’est rien d’autre que le plus ardent des chants d’amour, un chant qui se heurte évidemment aux écueils de la destinée, mais qui en triomphe, trouve la résolution impossible des conflits évoqués dans les volets antérieurs de la trilogie. L’adagio final relève de la même incompréhension que celui de Barber, et probablement de la même inspiration directe : c’est tout simplement une scène qui décrit un rapport physique torride, comme l’interlude plus tard réputé obscène de Lady Macbeth, comme la symphonique condamnée comme « érotique » d’Alfven, comme surtout les mouvements lents des deux dernières symphonies de Mahler qui y trouvent leur modèle… Il suffit de regarder la partition, de comprendre comment les thèmes descendants et l’accompagnement ascendant se croisent en lignes entrelacées, créant un effet de halètement inexplicable lorsqu’on n’a pas le texte sous les yeux. Le thème principal de cette apothéose, de cette « petite mort » n’est autre que la transposition en mineur du thème romantique énamouré du premier mouvement d’ailleurs. Pensez à cette hypothèse, vous n’entendrez plus jamais comme avant le « climax » de l’œuvre. L’intermezzo en forme de valse à cinq temps est une pièce de ballet, une métaphore comparable à la scène de bal de Berlioz, en plus insouciant, et le scherzo grotesque est bien au premier degré aussi la pièce joviale, virile, militaire et jaculatoire qu’il prétend affecter de caricaturer, le portrait d’un jeune chien fou, drôle et excentrique, à l’appétit féroce.

La thèse du suicide parait donc également aberrante, ce qui a pu rendre séduisante dans les année 80 les révélations d’Alexandra Orlova, musicologue soviétique fraichement arrivée aux Etats-Unis concernant un assassinat sur commande.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 10 Juin - 11:20


Le hall de l'Ecole de Jurisprudence, Sergei Zaryanko 1841



Variante 2b : la thèse du complot

Avant de mourir en 1913, la veuve de Nikolai Jakobi aurait soulagé sa conscience en racontant à Voitov, un historien qui s’en ouvrit à Orlova en 1966, l’étrange histoire selon laquelle Tchaïkovsky aurait été condamné à mort, par une « cours secrète » composée de 5 de ses anciens camarades de L’Ecole Impériale de Jurisprudence (dont Jakobi lui-même), afin d’éviter un scandale susceptible de rejaillir sur la réputation de la maison-mère. Mme Jakobi aurait assisté dans la pièce voisine à la tenue de cette réunion, elle aurait entendu de grands éclats de voix, et vu Tchaikovsky repartir livide et agité après une séance de cinq heures de discussions. Plus tard son mari lui aurait même confié qu’un des juges aurait fourni à Tchaikovsky le poison, destiné à son auto-exécution.
Problème, les détails de l’affaire ne tiennent pas debout non plus : un personnage de haut rang de l’entourage d’Alexandre III (un de ses écuyers en fait) dont Tchaikovsky aurait « détourné » le neveu, aurait rédigé une dénonciation, qu’aurait intercepté Jakobi (alors avocat général du sénat de Russie, une position semblable à celle d’Anatoly, le jumeau de Modeste dans une province voisine). Tchaikovsky, effrayé des peines encourues (flagellation, cinq ans de relégation en Sibérie, scandale et déshonneur) aurait préféré la mort à un procès public.
Outre que l’écuyer d’Alexandre n’avait sans doute pas besoin d’écrire pareille lettre pour lui confier la chose, il faut considérer que toutes les affaires de ce genre ont été étouffées depuis l’accession au trône d’Alexandre III, entre autres une dénonciation visant le Prince Meshersky (pour détournement d’un clairon de la garde impériale). Alexandre III, informé de l’affaire fit tout réduire les témoins au silence. Certaines sources évoquent même le fait que Vladimir Meshersky, promis à une brillante carrière sous Nicolas II aurait été l’amant de deux des fils d’Alexandre III, dont les frères, les Grands-Ducs Sergei et Konstantin étaient ouvertement homosexuels, (et soit dit en passant des amis de Tchaïkovsky). Apukhtin aussi qui fut l’amant des frères Tchaikovsky faisait partie des intimes de Meshersky ( rédacteur en chef d’un journal très conservateur et éditeur à l’occasion). Quel poids aurait bien pu avoir un Jakobi, face à des personnalité de premier rang telles queMeshersky et les frères du tsar ? L’allégation, n’est pas crédible non plus.


L'Ecole de Jurisprudence

Quant à la réputation de l’Ecole Impériale de Jurisprudence, comme celle de l’Ecole des Pages, elle n’était plus à faire ! Il se répétait parmi les élèves un hymne vantant les douceurs de l’interdit, les amis y circulaient enlacés. Les tentatives de remise en ordre dans les espaces publics, de renvois ordonnés par le directeur Taneyev (le frère du compositeur qui orchestra les œuvres posthumes de Tchaïkovsky) se heurtaient régulièrement à l’hostilité des élèves et des maîtres. Depuis 2005, l’université de Samara tente de recenser les luttes d’influence qui s’y livraient et les pressions que les élèves qui en étaient issu purent exercer sur le pouvoir, à travers l’études des papiers personnels des diplômés. Il semblent qu’il aient pu distinguer des types de relation entre novices et vétérans, comme entre élèves et professeurs qui rapellent celles de certaines écoles anglaises, mais en plus hiérarchisé, avec banquets mystérieux et sociétés d’entraide à caractère initiatiques qui rendent plausible l’existence de « kangaroo-courts » telle que celle évoquée par Orlova. Ce qui rend sa thèse intéressante c’est justement l’existence d’un tel cercle, très influent, formé autour du Prince Meshersky, dont l’ascendant sur le futur tzar et la familiarité avec laquelle il le traitait en privé étonnèrent plus d’un diplomate étranger. Rappelons encore que dans une lettre adressée à Karl Marx à propos de la rédaction du Manifeste du parti communiste, Engels dresse un parallèle entre l’union des prolétaires et la façon dont celle des « pédérastes » est parvenue à s’imposer dans l’empire russe, ce qui semble prouver que ce n’était véritablemet qu’un secret de polichinelle. (On pourrait évoquer aussi l’influence plus tardive du cercle de Yusoupov, groupe d’homosexuels qui débarassa l’impératrice de Raspoutine).
Si l’existence d’une telle « cour d’honneur » était avérée, il est certain que nulle femme, fût-elle celle d’un des « magistrats », n’aurait été mise au courant de ce qui s’y passait en réalité, et que l’histoire du procès et de la condamnation à mort a toutes chances d’être une invention destinée à masquer d’autres activités moins avouables encore. Pour qu’il pût se passer quelque chose de cet ordre, il aurait fallu que les intérêt et les protagonistes mis en jeu soient autrement plus importants qu’un petit musicien et quelques nobles de second rang. Que la réunion (même s’il parait difficile d’en trouver la date) ait eu lieu, sans doute ; on se demande juste quel pouvait véritablement en être l’objet : Tchaïkovsky, par son alcoolisme occasionnel, risquait-il de ne plus être « fiable » aux yeux de ses anciens condisciples ? Les pressions que ceux-ci pouvaient exercer à son endroit ne me semblent pas suffisante pour l’acculer au suicide, il faudrait alors envisager que son empoisonnement ait été pour une quelconque raison, librement consenti… en gros, n’y aurait-il pas dans cette histoire l’écho d’une cérémonie initiatique qui aurait mal tourné ?

Notons toutefois que la thèse d’Orlova a donné lieu à trois œuvres au moins, une pièce intitulée Les Assassins, et deux opéras Symposium (1985) de Peter Schat, commandé par La Monnaie de Bruxelles, et Shameful Vice de Michael Finissy.

Dans cette fable apparait un second élément intéressant : le nature du poison… et son administration par doses réduites et répétées.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Dim 10 Juin - 11:38


Les funérailles de Tchaïkovsky. La ferveur populaire qui se fit jour alors n'est peut-être comparable qu'à celle que montrèrent les parisiens lors de l'enterrement de Victor Hugo.


Variante 2c : Tchaïkovsky a été empoisonné à son insu

La thèse du meurtre par empoisonnement n’est pratiquement étayée que par la conviction de la belle-sœur du frère aîné de Piotr, Nikolai, laquelle, disparue en 1955, raconta à tous ses descendants que Bertenson avait empoisonné Tchaikovsky sur injonction du tsar
Alexandre III, pour des raison d’ordre plus ou moins moral…
Alexandre III a certes été un tyran autocrate : second dans l’ordre de succession, il fut élevé par les écclésiastiques et en garda la marque. Le jour de l’assassinat de son père il déchira l’oukase que celui-ci avait signé le matin même, destinée à créer un embryon de régime parlementaire (pour mémoire l’un des prétendus terroristes qu’on pendit pour cet assassinat était le frère ainé de Lénine). Mais étant donné l’indifférence qu’il professait vis-à-vis de la sexualité de ses proches parents, il est peu crédible qu’un évènement anodin l’ait poussé à pareille manipulation. De plus Alexandre avait comblé le compositeur de sa marche du couronnement de décorations et d’honneur, et lorsqu’il fut informé de sa mort, il insista pour payer sur sa propre cassette tous les frais de l’enterrement : et il ne semble pas qu’il fût assez fin pour se montrer totalement cynique, sauf envers les juifs peut-être. De plus, en novembre 1893, il reste au tsar un an à vivre : affaibli par un accident de train en 1888, et plusieurs grippes mal soignées, ce géant à la force réputée phénoménale, voit sa santé se détériorer avec rapidité : il meurt d’après l’autopsie officielle, d’une insuffisance rhénale, oédème, néphrite,-c’était donc assez fréquent à ce qu’il semble.

Tous les médecins légistes qui lisent les comptes rendus des divers symptômes relevés par les médecins de Tchaïkovsky remarquent qu’ils correspondent à une intoxication à l’arsenic, poison qui imite parfaitement les symptômes du choléra jusqu’à la crise de néphrite finale.
Tchaïkovsky aurait-il volontairement absorbé de l’arsenic? et dans quel but ? Au-delà de l’idée du scandale sexuel, ne se joue-t-il pas quelquechose d’ordre plus politique, qui nous échappe car il manque des cartes ?


la maison de Klin où furent esquissées les dernières oeuvres.

Le fait est que parmi ces témoins il y a forcément des menteurs, alors si l’on ne peut trouver les motifs qui conduisent à la mort de Tchaïkovsky, peut-être faut-il s’interroger sur qui ment le premier dans cette histoire : le médecin, Modeste, ou les deux ?
Dans le récit qui fonde l’hagiographie tchaïkovskienne, Modeste n’y va pas de main morte : ne l’oublions pas c’est un aspirant littérateur et son nom ne nous est familier (autrement que pour ses livrets d’opéras et de ballets) que par l’édition en 25 volumes, mais totalement expurgés de la biographie et de la correspondance de son frère.
Trois éléments paraissent troublant, l’histoire du verre d’eau et la fanfaronnade qui l’accompagne, le récit des répétitions continuelles par Tchaikovsky sur son lit de mort du nom de Mme von Meck, et de sa mise en accusation comme moralement « responsable » des déboires de Tchaïkovsky, ainsi que la mise en avant de sa propre culpabilité de n’avoir peut-être pas pris suffisamment en considération l’agonie de Piotr, occupé qu’il était aux derniers réglages de sa pièce.

Si la scène du verre d’eau a une quelconque réalité, je la vois bien comme une sorte de plaisanterie, de chantage affectif destiné à « tester » les réactions des convives, une coquetterie de l’ordre de la question « est-ce que tu m’aimes ? » sans que Tchaikovsky ait jamais eu la moindre intention de passer à l’acte. Quand à la phrase « je mourrai comme Maman », elle sent l’invention littéraire et ces destinées corrigées par les biographes, qui ne résistent pas à y introduire toutes sortes de visions prémonitoires… à moins que ce ne soit qu’une mauvaise plaisanterie destinée à éprouver ou tourmenter Modeste.
En ce qui concerne Mme von Meck il parait très peu vraisemblable que Tchaikovsky mourant l’ait vouée aux gémonies ou accusée de quoi que ce soit. Leurs relations épistolaires sont interrompues depuis longtemps : la brouille initiale entre la mécène et le créateur paraît due au fait que Tchaikovsky ait légèrement exagéré en demandant un relèvement inattendu de la dotation, comme à la situation financière de la veuve, qui suspend les paiement en se prétendant ruinée. Mais il y a fort longtemps que la pension impériale a remplacé avantageusement les libéralités privées, et plusieurs témoignages attestent que Mme von Meck et son ex-protégé ont eu l’occasion de se réconcilier. C’est en effet en 1884 que le fils aîné de Mme von Meck épousa Anna Lvovna Davidov, sœur aînée de Bob (décédée en 1942).
En septembre 1893, Tchaïkovsky demanda à sa nièce qui partait au chevet de sa belle-mère à Nice, de lui transmettre ses excuses pour le long silence dans lequel il s’était enfermé à son égard, excuses qui selon Galina, la fille d’Anna, furent acceptées et accueillies avec satisfaction et respect. Le musicologue David Brown qui put interviewer Galina, avant sa mort en 1985, lui demanda également ce qui selon elle définissait les sentiments de Modeste envers son frère. Galina, qui avait connu Modeste durant plus de 25 ans répondit laconiquement : « la jalousie ».

Ce point de vue permet de reconsidérer sous l’angle d’une éventuelle machination domestique la culpabilité dont Modeste se charge en racontant qu’il n’aurait pas vu venir avec suffisamment d’urgence la mort de son frère. Cette faute qu’il avoue dissimule peut-être d’autres mensonges : après la mort de Tchaikovsky, Modeste n’obtiendra jamais d’autres succès que ceux qu’il avait partagés avec son frère. Ses pièces de théâtre seront des fours, il sera le librettiste d’un opéra d’Arensky, de Francesca da Rimini de Rachmaninov, œuvres demeurées assez confidentielles. Cette « jalousie » était-elle seulement artististique ? On a la preuve que par deux fois au moins, les frères se trouvèrent en situation de rivalité amoureuse, et cette rivalité culmine en octobre 1893 au moment où il est question qu’ils vivent tous deux ensemble avec Bob, alors qu’Aputkhin vient à peine de tourner les talons. Grâce aux déguisements posthumes de la version de Modeste, il reste une question capitale que personne ne songe à soulever :
Pendant les cinq jours de l’agonie de Tchaïkovsky, où est Bob ? il semble bien qu’il était présent le fameux dernier soir au restaurant, qu’est-il advenu de lui ensuite ? Cette question ne peut être éludée, car ce n’est pas Modeste l’héritier des biens de son frère, mais Bob, qui deviendra le conservateur de la maison de Klin transformée en musée Tchaïkovsky.
Bob choisira de tenter la carrière militaire, mais en 1900, il quittera l’armée avec le grade de lieutenant de la garde impériale.
Six ans plus tard, agé de 36 ans seulement, il se tirera une balle dans la bouche, léguant à Modeste tous les biens qu’il avait reçus en héritage.


En 1898, cinq ans après la mort de Tchaïkovsky, Rimsky-Korsakov compose un petit opéra sur le texte de Pushkin, Mozart et Salieri, véritable départ de la légende de l’assassinat de Mozart : cet opéra de chambre, qui demeure le seul de sa production à ne pas s’intéresser à une légende située dans les temps lointains, ne doit-il pas être compris comme une œuvre à clé, une réponse à des soupçons qu’il n’est jamais parvenu totalement à dissiper ?

A la fin de la pièce de Pushkin, Mozart est convié à dîner par Salieri. La conversation tourne autour de Beaumarchais : Mozart demande s’il est vrai que Beaumarchais a assassiné un de ses ennemis. Comme Salieri répond par la négative, Mozart approuve, assénant la réplique célèbre : « Et puis, c’est un génie comme toi et moi. Et génie et crime sont deux choses incompatibles » (scène 2).
Salieri invite Mozart à boire et verse du poison dans son verre.
Après avoir bu le vin empoisonné, Mozart s’installe au piano et joue un extrait de son Requiem. La musique arrache des larmes à Salieri. Lorsque Mozart lui en demande la raison, il répond : « […] c’est pénible et c’est agréable, comme si j’avais accompli un pénible devoir, comme si un couteau salutaire m’eût coupé un membre souffrant! » Salieri, en tuant sent qu’il a accompli sa mission : tout en assouvissant sa haine, il prive le monde des œuvres à venir d’un enfant béni des Muses pour le bien des médiocres.
Mozart, en jouant, continue son discours ; il affirme que peu de gens sont élus pour accéder au privilège de créer le Beau, car il est nécessaire à la survie des humains que la majorité s’occupe des aspects concrets et terre-à-terre du quotidien. Sentant un malaise, il prend congé de son hôte.
Resté seul, Salieri demeure perplexe en songeant à la phrase de son invité : « Mais aurait-il raison, et moi, je ne serais pas un génie? Le génie et le crime sont deux choses incompatibles. Le crime ne peut être le fait d’un créateur, car le génie est celui qui du chaos crée le cosmos. C’est si simple : il y a incompatibilité entre la création et la destruction ».
On devine, en extrapolant la fin de la pièce que le doute qui l’envahit le conduira à la folie et au suicide.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Sam 1 Sep - 16:02

La 5ème symphonie:
1- Sinfonia germanica



Entre la composition de la 4ème et celle de la cinquième symphonie, il s’écoule une dizaine d’années, pendant lesquelles Tchaïkovsky explore d’autres voies : l’idée de la symphonie ne s’éloigne pourtant jamais puisque ces dix années voient la naissance des quatre suites, qui constituent toutes une sorte de questionnement sur la forme symphonique, de Manfred, qui est bien une symphonie (comme Harold en Italie) quoiqu’elle se rapproche d’une vision « illustrative » à la Richard Strauss, de la fantaise pour piano et orchestre, qui constitue une mise en question radicale de la forme concertante et symphonique, avec ses deux mouvements rapides en contraste.
C’est le 28 mars 1888 que Tchaïkovsky manifeste dans sa correspondance son désir d’écrire une nouvelle symphonie, qu’il compte rédiger en été et en automne à la campagne : il commence dès le mois d’avril, durant ses trajets entre Tiflis, Moscou et St Petersburg à collecter des idées, des thèmes, des intentions : le 9 mai il écrit à Mme Von Meck : « Aujourd’hui je suis rentré de Saint Petersbourg, ou j’ai passé les dix derniers jours. Je vais pouvoir travailler dans la paix et la liberté pour des jours et des jours. » Mais dès la semaine suivante, l’enthousiasme s’est sérieusement atténué et Tchaïkovsky décrit à sa patronne une de ses crise d’inspirations habituelles, « rituelles » en fait (puisqu’en même temps qu’il avoue « le besoin de créer m’a déserté » il commence pour de bon à « presser une symphonie hors de [mon] cerveau affaibli »). Le 10 juin Tchaïkovsky lui répète encore : « je ne sais pas si je vous ai dit que j’écrivais une symphonie. Au début ce fut plutôt difficile, mais maintenant toute inspiration semble m’avoir quitté ». Est-ce une demande de subvention déguisée ou bien est-ce dû à la fièvre? Car Tchaïkovsky est allité à la mi-juin.
Le 17 juin, il achève une première série d’esquisse dont les pages survivantes contiennent beaucoup de matériel ultérieurement rejeté, mais qu’il envoie plus tard pour « consultation » et archivage à Ipplitov-Ivanov. On ignore la destinée de ce 1er manuscrit.
Le 22 juin, il lui révèle encore que parallèlement à la symphonie considérée comme entièrement esquissée, il travaille à l’ouverture d’Hamlet, et qu’il va consacrer les semaines à venir à l’instrumentation : « il est pour l’instant difficile de dire comment cette symphonie va tourner, si on la compare aux précédentes et surtout à la nôtre [la 4ème]. Ce qui fut facile et allait de soi n’est pas demeuré tel ». A ses frères il écrit plutôt sa satisfaction d’être parvenu à achever les deux partitions.
Après un nouveau séjour dans les capitales, Tchaïkovsky regagne Frolovskoye le 12 juillet. Pressé par le temps, il achève la partition complète du 1er mouvement : le 6 août, Taneev qui est chargé d’en faire la réduction pour deux pianos accuse réception de ce premier mouvement et de la lettre dans laquelle Tchaïkovsky annonce qu’il enverra rapidement le final. En bas du manuscrit de la Valse (3ème mouvement) il note la date du 9 août. La partition est achevée le 14 août. L’auteur exprime une certaine satisfaction qui va de « ce n’est pas pire que les précédentes » à « je ne pense pas me tromper en disant que c’est assez bien venu ».
Lorsque Tchaïkovsky est vraiment satisfait d’une de ses œuvres, il prédit plutôt que ce sera très mal accueilli et que le public n’aimerait pas.

Curieusement, alors qu’il s’est répandu en commentaires très précis concernant le programme de 4ème symphonie (et qu’il décide à l’époque que toute symphonie doit être « programmatique ») jamais Tchaïkovsky ne fait un seul commentaires dans sa correspondance à propos d’un programme sur lequel serait basé sa 5ème symphonie. Il écrit même explicitement le contraire au grand duc Konstantin, certainement plus proche de lui que Mme Von Meck, le 11 juin 88 : « Je suis assez occupé en ce moment et je travaille avec application à la composition d’une symphonie, sans programme : j’espère qu’elle sera terminée à la fin de l’été. »
Alors, à moins que l’expression sans programme soit codée, quelle importance faut-il accorder aux notes d’intention antérieures à cette lettre et retrouvées par Nicolas Slominsky en 1950 dans un carnet d’esquisses commencé le 15 juin 88 ?

« Programme 1er mouvement de symph
Intr. Totale soumission à la Destinée, ou, ce qui est la même chose, les desseins insondables de la Providence
Allegro. 1) Murmurs, doutes, plaintes, reproches contre…XXX
II) Dois-je me réfugier dans les embrassements de la foi ???
Un merveilleux programme si on peut l’accomplir »

A cela s’ajoute une phrase mélodique du deuxième mouvement au-dessus de laquelle Tchaïkovsky a noté, en français, le mot « consolation ».

La 5ème symphonie est la plus conforme au modèle germanique, quatre mouvement, le premier de forme sonate, dans une alternance de tempi évidente. A cela deux différences de taille : pas de scherzo mais une « valse » qui pourraient évoquer celle de la fantastique, et surtout un thème cyclique, un leitmotiv décliné dans les quatre mouvement sous des formes différentes d’orchestration d’intensité et de rythme, le motif énoncé dès l’introduction par la clarinette, dont tous les retours donnent cette impression de récit , ou d’étude de « personnages » à la manière de la Faust-symphonie.
Que désigne ce motif récurent ? la Fatalité ? (comme dirait la Belle Hélène) : tel était le cas pour la quatrième symphonie. Qu’est-ce que XXX ? ou qui est-ce ? Souvent dans le papiers de Tchaïkovsky, c’est la sexualité qui est représentée par XXX ou Z. Mais en 1888, les « reproches contre XXX » ne semblent plus de mise, la situation intérieure de Tchaïkovsky est assurée, il touche depuis le début janvier une pension de 3000 roubles octroyée par Alexandre III. Seule conjecture possible, le premier mouvement parle d’un état appartenant au passé. Avant de s’attaquer à cette symphonie Tchaïkovsky a partiellement réécrit la troisième,dont il réutilisera le mouvement lent dans la musique incidentale d’Hamlet.

S’il a été question dans un premier temps des « consolations » de la foi, il faut bien admettre que, contrairement à ce que Tchaïkovsky laisse entendre à sa bienfaîtrice, les élans religieux se trouvent singulièrement contredits par l’affirmation brutale, inattendue et éruptive du thème récurrent en conclusion à un second mouvement plutôt sentimental qu’orthodoxement religieux : le public des années 30 ne s’y est pas trompé, qui a fait des thème entrelacés de ce second mouvement des mélodies de chanson populaires. Dans sa première esquisse Tchaïkovsky a noté au-dessus du thème principal, en français, la phrase « O, que je t’aime ! ô mon amie » signalant lui-même l’intention de la « romance ». Toute crise mystique semble hors de propos ; le catalogue de Tchaïkovsky ne comporte d’ailleurs aucune œuvre à intention religieuse durant cette période (et il n’y e aura plus guère après la Liturgie de 1878, écrite chez Mme von Meck, en son absence) : outre les idées de suites et de symphonies, Tchaïkovsky semble bien plus occupé à concevoir de nouvelles œuvres concertantes pour piano (ainsi qu’à la révision des deux concertos existant).
A cette tendre déclaration nostalgique d’amours plus ou moins contrariés, succède la valse, énigmatique dans son caractère doux-amer, couronnée par le motif cyclique, dont l’énonciation semble revêtir un caractère de distanciation ironique. Le thème de ce succédané de scherzo proviendrait d’une chanson italienne que Tchaïkovsky entendit chanter par un enfant à Florence, en 1878. On sait que c’est à la fin de ce troisième mouvement que Tchaïkovsky écrit sur la copie définitive la date du 9 août 1888, et cinq jours plus tard il annonce que la symphonie est finie.

La brièveté de cet épisode, pour quelqu’un qui a souvent du mal à finir suggère que ces variations abstraites, générant une profusions de thèmes nouveaux dérivés du motif initial ont été rédigées bien avant le reste (à part peut-être la coda qui prolonge la fausse 1ère fin du mouvement), d’où le sentiment d’abîme que crée le changement de style entre les mouvements médians et la conclusion. Le finale comporte une longue introduction, comme si la symphonie recommençait à son début : il présente un caractère de musique de bataille (à la Mazeppa, corrigé peu avant), de chant héroïque qui fonde à la fois les malentendus interprétatifs quant aux intentions réelles d’un programme, et les doutes qui ne cesseront d’habiter Tchaïkovsky concernant une « insincérité » voire une hypocrisie à donner à la pièce un tour purement formel, sans signification profonde, un geste de façade, pour la galerie, du même ordre que le changement d’atmosphère que présentent certaines partitions de Mozart (quand il est allé trop loin, la 25ème, symphonie, le quintette en sol).

Car si Tchaïkovsky se félicite en Septembre 88 des encouragements de ses amis (et de l’appréciation de Taneyev, qui seule compte à ses yeux), après la création (5 et 12 novembre à Saint-Petersbourg ; 10 décembre à Moscou) son propre jugement a complètement changé:
« Ma nouvelle symphonie a été jouée deux fois à St Pétersbourge et une fois à Prague. Je suis convaincu que ce n’est pas une réussite. Il y a quelquechose de repoussant dans tant d’excès, dans le caractère insincère et artificiel » (en novembre). « Je suis un peu plus certain chaque jour que ma dernière symphonie n’est pas une oeuvre réussie, et le fait de m’apercevoir qu’elle n’a pas de succès (ou que mes facultés déclinent) est très déprimant. La symphonie est trop colorée, trop massive, insincere, forcée, et finalement très antipathique […] je dois en conclure, avec regret que la symphonie de 1888 est plus pauvre que celle de 1877 » (en décembre).

De ce caractère insincère, l’auteur va faire un argument de bataille et un outil destiné à la conquète de l’étranger : la symphonie est au cœur de la deuxième tournée européenne de Tchaïkovsky. En janvier 1889, lors d’un voyage préparatoire, il rencontre à Hambourg Théodor Avé-Lallement, directeur de la société philarmonique : ce vieillard influent (il a 80 ans) et presque aveugle émet des réserves sur l’orchestration « bruyante » de la partition, mais Tchaïkovsky note dans son journal : « Il pense que je possède l’étoffe d’un bon compositeur allemand. C’est presque les larmes aux yeux qu’il m’a conseillé de quitter la Russie pour m’installer de façon permanente en Allemagne, où les conventions clasiques et les traditions de haute culture ne pourraient manquer de corriger mes fautes, aisément explicables par le fait que je suis né et que j’ai été éduqué dans un pays si peu éclairé et si en retard sur l’Allemagne… J’ai fait de mon mieux pour vaincre ses préjugés envers nos sentiments nationaux, et nous nous sommes quittés bon amis”.

Les meilleurs amis du monde puisque Tchaïkovsky offre la dédicace de la symphonie à Theodor Avé-Lallement (point de contrepet svp) : l’eût-il fait d’une œuvre qui comptait réeelement à ses yeux ? le geste, bien entendu opportuniste, ne comporte-t-il pas une certaine part d’ironie ? D’ailleurs lorqu’il revient à Hambourg en mars 89, le dédicataire n’est plus suffisamment en forme pour entendre au concert ce leg tonitruant de la musique russe à la symphonie allemande. Moins d’une semaine avant le concert, Tchaïkovsky note dans son journal qu’il a « fait une coupe dans fin[ale] de la symph[ony] et cinq jours plus tard « corrigé des parties » Brahms en revanche (que Tchaïkovsky a rencontré à Leipzig l’année précédente) a retardé son départ de la ville pour l’entendre, et dit à l’auteur l’avoir appréciée… à l’exception du finale. La rancune de Tchaïkovsky vis-à-vis de Brahms serait-elle née de cette entrevue, et de la clairvoyance de Brahms ?
Le succès de la symphonie en Allemagne paraît encore faire changer d’avis Tchaïkovsky qui écrit en mars 1889 : « A chaque exécution les musiciens goûtaient de plus en plus la symphonie (-on remarquera au passage que l’auteur prend soin de ne jamais dire « ma » symphonie). Lors des répétitions ce n’était qu’assaults de compliments, d’enthousiasme, etc.. le concert s’est très bien passé. Il en résulte que je n’ai plus aussi mauvaise opinion de la symphonie, je l’aime de nouveau » (à Modeste) « La cinquième symphonie a été jouée de façon splendide , et je recommence à l’aimer ; mon jugement antérieur était trop dur et partial… » (à Bob)
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Sam 1 Sep - 16:04

La 5ème symphonie:
2-Sinfonia domestica

La 2ème tournée européenne de Tchaïkovskypasse par Cologne, Francfort, Dresde, Berlin, Geneve, Hambourg (les 3 et 15 mars) et se termine à Londres (30 mars et 11 avril). Elle n’est pas destinée uniquement à faire la promotion de la 5ème symphonie, mais aussi à lancer sur la scène internationale la carrière d’un jeune pianiste, Vasily Sapelnikov, élève en composition de Tchaïkovsky, qui l’a déjà accompagné par deux fois à Prague. En décembre 1888 Tchaïkovsky a révisé à son intention le deuxième concerto (pour des exécutions en Russie) et remis la main au premier, dont Sapelnikov sera le créateur en angleterre le 30 mars. La perspective de ces trois mois de bonheur artistique et sexuel a dû jouer un rôle aussi dans le projet symphonique, comme les souvenirs liés à la période de la fuite en Italie et en Suisse, lors de la composition de la 4ème symphonie.
Dans un article du Guardian en 2002, Marina Frolova-Walker, musicologue en formation à Cambridge raconte avoir trouvé dans des cartons poussiéreux de la biblothèque universitaire un exemplaire d’une monographie tiréeà compte d’auteur à 300 exemplaires dans le Midwest américain vers 1970, narrant, sous la plume d’un certain Frank Egler, un curieux conte des Mille et une nuits. Le mieux est de citer ce qu’elle en dit :
« Pendant l’entre-deux guerre, dans une colonie britannique jamais nommée, l’auteur goûta l’hospitalité d’une maisonée « eurasienne », où il fut divertit par la conversation de trois très belles femmes cultivées. Après l’avoir régalé de l’audition d’un enregistrement chéri de la 5ème symphonie, l’une des femmes se dirigea vers un vieux secrétaire dont elle extirpa un manuscrit qui avait été préservé durant des générations dans sa famille. Avant cette nuit, elles ne l’avaient jamais montré à personne. Ce récit containait le compte rendu détaillé de la rencontre d’un jeune anglais avec Tchaïkovsky. Les trois femmes offrire à Egler ce manuscrit qu’il finit par publier trois décennies plus tard.
Le jeune anglais de l’histoire avait rencontré par hasard Tchaïkovsky à paris. Après avoir passé quelques heures à discuter et à boire, ils se rendirent ensemble à l’appartement du jeune homme, où ils continuèrent à boire, jusqu’à ce que subitement le compositeur requière de son hôte « un acte d’intimité » [sic, en français dans le texte] L’hôte y ayant consenti, Tchaïkovsky lui révéla ensuite quelques secrets de son art. Le plus important de ces révélations concernait le programme caché de la 5ème symphonie. Il est basé, dit Tchaïkovsky, sur un poème composé par un de ses jeunes amants, Elégie sur la Mort d’un Frère au Champs d’Honneur (dans la Bataille). Le « frère » en question avait été un autre des amants de Tchaïkovsky, dont la symphonie décrivait la vie : l’introduction présentait le thème du frère, sombre et direct. L’allegro nous entraîne dans un voyage à travers son enfance insouciante ; les thèmes représentent l’équitation, la natation, et des jeux acrobatiques sur une balançoire [ !!]. Le deuxième mouvement évoque les plaisirs de l’adolescence, en particulier ceux du flirt avec des jeunes filles, mais le thème du frère vient interrompre brutalement cette séquence : il représente alors son « indépendance » (id est, sa véritable orientation sexuelle). Le mouvement de valse dépeint une longue entreprise de séduction d’une femme, sans que le personnage parvienne à son objectif. Dans le finale, le frère se tourne vers la vie militaire et meurt en héros.

Durant ces explications, Tchaïkovsky confie au jeune anglais: « Je veux être un symphoniste. Et pourtant, lorsque j’écris ces symphonies, je sais que je me ments à moi-même. Des visions s’envolent dans mon esprit, des paysages, des gens, et tout danse ; c’est cela que je transcris en musique. »

Il se trouve que ce récit colle très bien à la perception actuelle de la musique de Tchaïkovsky, tant par la critique que par le public, dans l’Angleterre contemporaine. Trop bien. Ce ne sont pas les mots de Tchaïkovsky, mais une fabrication en phase avec des préjugés tardifs. Peut-être Egler voulait-il écrire une œuvre de fiction (bien que rien ne l’indique), c’était peut-être un canular, de l’humour, ou autre chose encore.
Quoique ce soit, le compte-rendu de l’Anglais est un tissu d’absurdités. Mais instructif tout de même, non pas dans ce qu’il nous dit de Tchaïkovsky lui-même (rien du tout), mais dans ce qu’il nous révêle de l’image que nous en avons. Il distille avec à-propos tous les mythes qui ont enflé autour du compositeur durant le siècle passé. Mais le livre d’Egler a déjà 30 ans et il n’est jamais entré dans la masse critique reconnue. Peut-être avons-nous depuis longtemps dépassé le besoin de rechercher des « clés » à la musique de Tchaikovsky dans les détails réels ou imaginaires de sa vie ?
Ou peut-être pas… »

L’auteur se lance alors dans l’étude d’un article musicologique récent consacré à la 6ème symphonie, et aboutissant sensiblement aux mêmes conclusions, à la fois instructives et sans doute erronées.
En dehors de son caractère éminemment comique, ce récit comporte malgré tout quelques pistes plausibles, et évoque des faits, des coïncidences dont l’auteur lui-même ne pouvait soupçonner la véracité : sur l’existence d’un programme caché, la musique et son caractère de déroulement cinématographique le suggèrent amplement. Sur l’anecdote elle-même, il est fort possible que Tchaïkovsky ait rencontré un jeune anglais à Paris en mars 1889, car, s’il n’y a pas de concert à Paris durant cette deuxième tournée européenne, Tchaïkovsky s’arrête bien dans la capitale française quelques jours avant de s’embarquer pour Londres, et ses occupations d’alors sont d’ordre exclusivement privé : ainsi le 22 mars une entrée cryptée de son journal raconte sa rencontre d’occasion et commente de façon assez crue et détaillée une relation sexuelle avec un homme noir. Il ne précise pas s’il a eu le temps de lui parler musique.
Je trouve assez frappante (ou bien inventée) la déclaration selon laquelle Tchaïkovsky s’efforçant de se plier aux règles de la musique pure, « voit » se dérouler devant lui des paysages et des gens, et surtout que « tout cela danse ». Bien sûr, on voit poindre la critique selon laquelle le compositeur de ballet s’efforce de gravir les hauteurs brahmsienne, se désolant lui-même d’être incapable d’y parvenir, mais la déclaration me fait penser au mot de Mahler interdisant à je ne sais plus quel chef de regarder les montagnes autour de sa retraite, sous prétexte « qu’il avait déjà mit tout ça dans sa symphonie ». Et l’abondance des ländler et des départs de valses dans les symphonies de Mahler suggère aussi combien ce monde danse, comme un tableau de Chagall. Mais la 5ème de Tchaïkovsky n’est guère non plus une « Pastorale », sauf peut-être dans le rapport qu’elle entretient avec la « scène au champs » et le bal de la Fantastique. Le scénario de la symphonie de Berlioz colle presque idéalement à celle de Tchaïkovsky, innocence, séduction, déception amoureuse, supplice et sabbath, le tout sur fond de toile peintes d’un décors pour Roméo et Juliette de Shakespeare.

Dans l’ouverture Roméo et Juliette de 1872, on a souvent vu l’évocation de la relation contrariée (et platonique) que Tchaïkovsky avait vécu avec Désirée Artôt, comédienne et chanteuse belge. De nombreux exégètes, par des jeux de lettres compliqués ont trouvé le moyen d’associer des motifs aux personnages réels. Cet épisode dont le compositeur a encouragé la publicité est mis en doute par un avis tardif de Modeste qui l’imagine plutôt lié au souvenir de Vladimir Gérard, leur condisciple à l’Ecole de Jurisprudence (et l’un des membres allégués de la kangaroo-court). Mais à l’époque Tchaïkovsky est très amoureux d’un jeune homme de 15 ans, le cousin d’un de ses élèves en composition (-les jeunes gens vivent en bande-) Eduard Zak, aspirant comédien, qui se suicide peu avant la rédaction définitive de l’ouverture. Les premières mesures de cette œuvre présentent une similitude avec le premier énoncé du thème de la symphonie, même orchestration, tempo identique, marche harmonique inversée, en miroir. Ce théme dans Roméo et Juliette est le fruit de repentirs tardifs, c’est censé être le thème du Frère Laurent. A moins que le thème du frère qui forme la continuité ne soit un thème du « double » le doppelgänger de Tchaïkovsky lui-même : la structure de l’ouverture et son épanchement romantique épouse assez bien celle des trois premiers mouvements de la symphonie. Il me semble qu’il y a là une entreprise comparable à celle du huitième quatuor de Chostakovich, une œuvre nouvelle façonnée avec de vieilles briques, dont chacune porte symboliquement le poids d’une étape de la vie de l’auteur, et même parfois un monogramme, une signature. Sans aller jusqu’à la citation directe, Tchaïkovsky se réfère à nombre de ses œuvres antérieures, ou à leurs inspirateurs. La 5ème symphonie apparaît bien liée thématiquement à la précédente, de la même façon qu’on peut l’entendre brièvement chez Mahler dans les mêmes « numéros ».
Il est dommage que l’opportunité ne se présente pas d’aller fouiller dans les manuscrits de jeunesse de Sapelnikov, voir s’il ne s’y trouve pas une Elégie sur la mort d’un jeune soldat ou une pièce dédiée à Iosif Kotek ou à Eduard Zak.
Je suis frappé aussi par la description de l’intention « Elégie sur la Mort d’un Frère dans la Bataille », en cela qu’elle correspond idéalement au programme de diverses symphonies de guerre, et notamment presque mot pour mot à la 4ème de Lev Knipper. Mais on y reviendra. Et les jeunes gens ne meurent pas que des horreurs de la guerre…

Le suicide d’Eduard Zak (1873) a profondément marqué Tchaïkovsky : là encore on ne sait pas grand-chose ni de leurs relations ni des motifs qui poussèrent Zak à se donner la mort : malgré la forte empreinte que l’événement a laissé sur Tchaïkovsky, il faudra attendre la fin de l’année 1887 pour qu’on trouve dans ses écrits l’aveu de sa passion passée : « Je me souviens de lui avec une précision stupéfiante : le son de sa voix, ses mouvements, et surtout par moments, cette expression extraordinairement belle qui animait son visage. Je n’arrive pas à concevoir qu’il ne soit plus. La mort de ce garçon, le fait qu’il n’existe plus, dépasse ma compréhension. Il me semble que je n’ai jamais aimé aussi violemment quelqu’un que je ne l’ai aimé lui ». Et cette déclaration, cette vague du passé, survient au moment même où Tchaïkovsky collecte les premiers thèmes et l’embryon de programme de la cinquième symphonie.

En 1877, après avoir achevé en Italie la quatrième symphonie, Tchaïkovsky repasse par Florence qu’il avait détestée lors du voyage aller. Là, il réentend un chanteur de rue, un garçon de 11 ans qui s’accompagne sur la guitare. Il parvient à arranger une rencontre dont il raconte le détail à son frère Anatole (le jumeau de Modeste, qui l’avait accompagné en Italie) :
« au centre se trouvait notre garçon. Le première chose que je remarquai est qu’il avait un peu grandi et qu’il était vraiment beau, alors qu’avant nous l’avions trouvé quelconque. Comme la foule s’attroupait nous marchâmes vers l’hôtel Cascino. En chemin j’exprimais des doutes sur le fait que c’était vraiment celui de la dernière fois. « Quand je chanterai, vous saurez que c’est bien moi. La dernière fois vous m’avez donné une pièce en argent d’un demi-franc ». Tout cela dit d’une voix merveilleuse, qui pénétra jusqu’aux profondeurs de mon âme. Qu’advint-il de moi lorsqu’il se mit à chanter ? c’est impossible à décrire… J’ai pleuré, j’ai été brisé, plongé dans une langueur délicieuse. En plus de la chanson que tu connais, il en a chanté deux nouvelles ; l’une « Pimpinella » est ravissante. »
Si charmante que Tchaïkovsky, l’arrangeant un peu, en fera la mélodie italienne « Chanson de Florence » des Romances op 32. Deux jours plus tard, il écrit encore :
« Il est apparu, à midi, en costume. C’est alors seulement que je l’ai examiné. Il est vraiment très beau, avec un sourire et un air sympathique qui dépasse les mots. Il est meilleur quand on l’entend dans la rue que dans un lieu fermé ; il est alors crispé et ne donne pas à sa voix l’ouverture complète. J’ai noté toutes ses chansons. Puis je l’ai emmené se faire photographier ».
Deux jours plus tard un nouveau rendez-vous est fixé mais Vittorio ne s’y rend pas prétextant un mal de gorge. Tchaïkovsky ne le reverra jamais, mais de cette expérience naîtront certains thèmes utilisés dans le sextuor, et dans le mouvement de valse de la cinquième symphonie. C’est bien aussi, même s’il n’y a apparemment aucune preuve de passage à l’acte, une expérience amoureuse à forte connotation sexuelle dont Tchaïkovsky fait état dans ses lettres, une expérience, comme les autres, ratée, condamnée d’avance.

Sur le chemin du retour, Tchaïkovsky s’arrête dans une pension en Suisse, où le rejoint le violoniste Iosif Kotek, ancien élève également, qui sera longtemps l’employé privé de Mme von Meck, et, à travers la symphonie espagnole de Lalo qu’ils déchiffrent ensemble, l’inspirateur du concerto pour violon écrit dans la plus grande fièvre en l’espace d’une quinzaine. Kotek est né en 1855, il a obtenu son diplôme du conservatoire en 1873, l’année de la mort de Zak : on dit déjà à l’époque qu’il est l’amant de Tchaïkovsky. Leurs relations semblent avoir été orageuses, car Kotek affiche une hétérosexualité agressive en public, et une propension à vouloir vivre aux dépends de la fortune de son père. Tchaïkovsky le surnomme « Matou », « Chat de gouttière ». L’andante rejeté du concerto deviendra plus tard la Méditation de la suite Souvenir d’un lieu cher, écrite chez Mme von Meck en son absence et destinée à être jouée chez elle par Kotek.
Pourquoi la 5ème symphonie porterait-elle l’écho de cette histoire ? Parce qu’en décembre 1884, Tchaïkovsky se rend en Suisse, au chevet de Kotek, gravement malade, qui meurt quelques semaines plus tard, laissant Tchaïkovsky danser seul sur de nouveaux abîmes. Il n’y aura plus dans sa production d’œuvres pour violon solo.
Après il y a Sapelnikov, et Lhevinne peut-être, des pianistes. La tournée de 1889 permettra à Sapelnikov de faire carrière en Allemagne, il s’installera successivement à Leipzig et Munich. Survivant d’un demi-siècle à Tchaïkovsky, il meurt à San-Remo en 1941.

Le véritable programme de la 5ème symphonie c’est la confrontation d’un double de Tchaïkovsky (XXX) avec tous les fantômes et les morts sur lesquels il a construit son œuvre : les trois premiers mouvements sont inspirés de ces souvenirs mélangés d’amours défunts, défaits par le suicide, la maladie, le poids de la société. Ce débat aboutit à une œuvre de représentation, noire et éclatante de couleurs, à un échec auquel on ne peut survivre que par le mensonge, sous peine de ne plus rien écrire du tout : « Life is but a poor player, that fets his hour upon the stage, and the is heard no more… » Mais ce n’est pas Macbeth qu’écrit Tchaïkovsky à la suite de la symphonie, c’est l’ouverture d’Hamlet et La Belle au Bois Dormant.
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MessageSujet: Re: Tchaïkovsky: mort et transfiguration   Sam 1 Sep - 16:07

La 5ème symphonie
3-Sinfonia sovietica

Une œuvre célèbre devient forcément en partie le produit de sa réception. Ce qu’on en retient principalement avant l’ère de l’enregistrement, c’est ce qui a été entendu en dernier et reste le plus frais dans la mémoire de l’auditeur : le finale de l’œuvre contribue à phagociter tout le reste, d’autant plus que ce finale à lui seul constitue une deuxième symphonie miniature à l’intérieur de la symphonie. Il se trouve que ce mouvement, selon l’hypothèse formulée plus haut contient l’idée initiale de la symphonie, celle dont Tchaïkovsky écrit au grand-duc Konstantin qu’il s’agit d’une œuvre non programmatique. Quel que soit l’ordre de l’écriture, les mouvements extrêmes de la 5ème symphonie fonctionnent un peu comme ceux de la Faust-symphonie de Liszt, le dernier est une variation du premier, sur un mode rapide, ironique, poussant l’outrance jusqu’à devenir la caricature de l’énoncé de départ (chez Liszt cette transformation est chargée de souligner l’identité des personnages de Faust et de Méphisto : Dr Jekyll et Mr Hyde en quelque sorte).
De fait, quel que soit l’auditoire, deux constantes surgissent dans les critiques de l’époque : ce final est unanimement reconnu comme une rhapsodie « russe », un déchaînement ivre (hystérique ?), diluvien, associé aux violences d’une bataille, et effectivement, il y a bien bataille de Tchaïkovsky contre lui-même, contre l’image qui l’obsède de l’impuissant aboulique, qui a « dépassé le cota » des choses qu’il avait à dire.

Lors de sa tournée aux Etats-Unis, Tchaïkovsky ne donne aucune de ses symphonies : il joue plusieurs fois la 3ème suite qui remporte un succès phénoménal ; il s’étonne de la popularité dont il jouit dans ce pays où l’on joue certaines de ses œuvres « encore ignorées à Moscou ». Son passage est salué avec respect par la presse. La création de la 5ème symphonie, en 1892 aux Etats-Unis suscite des commentaires hostiles mais plein d’enseignements :
« De la 5ème symphonie de Tchaïkovsky, on ne sait que dire… Dans le Finale se déploie toute la fureur barbare du Cosaque, se délectant dans l’espoir des atrocités à venir, sur un fond de paysage désolé de steppes russes. La péroraison rageuse ne ressemble à rien d’autre qu’une horde de démons luttant dans un torrent de brandy, la musique devenant toujours de plus en plus ivre. Pandemonium, delirium tremens, divagations, bruit infernal amphigourique ! »
(Boston) Un reporter américain disait déjà de la création à Hambourg: “On chercherait vainement une quelconque cohérence ou homogénéité, dans le dernier mouvement, le sang Calmuck (sic : entendre « de Mongolie ») du compositeur a pris le dessus, et massacre sinistrement cette partition, emportée par l’ouragan qui en disperse les éclaboussures. »
Le registre est nettement guerrier et démoniaque, dirait-on pas la cavalerie yankee fondant dans les grandes plaines à l’assaut des hordes indiennes ou les redoutables bolchéviques, couteau entre les dents, rouges de sang aux trousses des armées blanches ; Western-Eastern, il est bien question d’oppression, de résistance et de libération.

La vision directe des horreurs de la guerre est peut-être tout de même présente dans la mémoire de Tchaïkovsky. En 1878, par les fenêtres du train qui le ramène en Russie, il voit le défilé des charettes qui transportent les cadavres des soldats de la guerre turco-russe, suivi de celles qui contiennent les cadavres des morts du typhus. Après son séjour idyllique en Italie et en Suisse, nul doute que la vision ait laissé dans son esprit une forte impression, une danse de mort, dans laquelle les empires réclament le sacrifice des plus jeunes (donc des plus beaux). Rien d’étonnant à ce que ces images remontent, à travers la thématique « militaire » en même temps que celle des victimes du suicide, de la maladie, ou du pêché. Petite mort, mort au Champs d’Honneur, « Mors stupebit », où est ton aiguillon ?
Rajoutons à cela le prisme de l’ivresse, fort bien perçue par le critique américain, et nous aboutirons à une description du chaos, et des techniques pour le surmonter et l’ordonner : l’illusion créatrice.


Ensuite il suffit de faire le saut qui permet d’extrapoler, de passer de la notion de fatalité individuelle à celle de destin collectif. La liberté ou mourir, plutôt mourir que la liberté ! on peut faire dire ce qu’on veut à ce final, conçu avec une habileté diabolique, un assemblage de trucs, de tours-de-main destinés à entretenir le suspense, à éclairer en alternace des thèmes antagonistes, à les superposer, on attend le retour de la danse cruelle qui précède ce déchaînement héroïque, mais ce moment miraculeux ne revient jamais, il se dissout dans des rodomontades hymnesques, hésitant entre la marche et la mazurka. Avec sa coda joviale, Tchaïkovsky nous refait le coup de 1812, fête son intronisation de « compositeur officiel » du régime (auteur de la marche du couronnement d’Alexandre III et pensionné par l’état).

La vision directe des horreurs de la guerre est peut-être tout de même présente dans la mémoire de Tchaïkovsky. En 1878, par les fenêtres du train qui le ramène en Russie, il voit le défilé des charettes qui transportent les cadavres des soldats de la guerre turco-russe, suivi de celles qui contiennent les cadavres des morts du typhus. Après son séjour idyllique en Italie et en Suisse, nul doute que la vision ait laissé dans son esprit une forte impression, qui trouve dans son langage une traduction en forme de danse de mort, dans laquelle les empires réclament le sacrifice des plus jeunes (donc des plus beaux). Rien d’étonnant à ce que ces images remontent, à travers la thématique « militaire » en même temps que celle des victimes du suicide, de la maladie, ou du pêché. Petite mort, mort au Champs d’Honneur, « Mort où est ton aiguillon ? où est ta victoire ? »

On sent combien Chostakovich a étudié dans le détail tout ce catalogue d’effets et de déguisements néo-classiques, toutes ces formules à la fois populaires, facilement vulgaires, puissament dramatiques, cinématographiques avant l’heure. Plus encore la cinquième symphonie de fut présentée par la critique soviétique comme une « tragédie optimiste ». Le finale de Chostakovich expose la même ambiguité : l’auteur peut bien mentir aux journaux pour parer au reproche de pessimisme, certains comme Alexandre Fadeïev notent : « La fin ne sonne pas du tout comme une solution (et moins encore comme une fête ou une victoire) mais comme un châtiment et une sanction. Ce qui s’exerce ici c’est une force émotionelle terrible mais tragique. L’impression est angoissante ». On ne saurait mieux résumer le finale de la symphonie de Tchaïkovsky.

Déjà dans les années 30, la 5ème de Tchaïkovsky est le modèle-même de ce que le régime soviétique réclame des compositeurs, « Poème d’un combattant du Komsomol » « Poème Héroïque » : pendant la deuxième guerre mondiale elle acquiert un statut d’œuvre militante, symbolisant la résistance à l’agresseur Nazi : brusquement on la joue partout et les enregistrements se multiplient. On connaît les circonstances de la création de la septième symphonie de Chostakovich à Leningrad, les autorités ayant maintenu les concerts de l’orchestre radio symphonique pendant le Siège. Le soir du 20 octobre 1941 au Philarmonic Hall de Leningrad, la 5ème symphonie de Tchaïkovsky fut jouée et diffusée simultanément pour la radio anglaise. Hitler, qui aimait beaucoup -en privé- Tchaïkovsky, écouta-t-il le concert ? Au début du deuxième mouvement, les bombes commencèrent à tomber autour de la salle. Les musiciens continuèrent à jouer jusqu’à la dernière note.
C’est le point culminant de la carrière de cette œuvre…

La cinquième symphonie offrait dans le même temps une façon de se conformer aux exigences officielles et une échappatoire possible puisque sa signification ouvrait sur une nouvelle forme de mensonge poli, une neutralisation des émotions tragiques par leur transformation en une victoire à la Pyrrhus, ronflante mais sans objet.
Le jugement le plus équilibré sur l’œuvre est celui du critique de l’époque, Boris Berezovsky :
« La 5ème symphonie est la plus faible des symphonies de Tchaïkovsky, mais néanmoins une œuvre frappante, qui occupe une place proéminente non seulement dans la production de son auteur, mais aussi au sein de tout le répertoire russe. Elle semble, dans son entier issue d’une expérience spirituelle ténébreuse. »
A la fois la irrégulière et la plus conforme au modèle germanique auquel elle constitue une sorte de pied de nez, la 5ème symphonie évolue vers le nihilisme : elle peut s’accomoder d’une philosophie de bazar, où les courageuses luttes de l’homme parviennent à vaincre les obstacles du destin, modèle beethoveenien réaffirmé, lié à celui de l’exultation populaire. En résumé, l’homme est condamné à réussir. « Je viens de faire une découverte épouvantable… C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter. Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. ... » (Camus Caligula 1944)
Cette tragédie optimiste dénonce sa proche résolution comme un échec. Au programme crypté, ou trop facilement décrypté, s’ajoutent tant de commentaires sur la vanité d’écrire, sur l’impuissance à le faire, tant de doutes et de non-choix, qu’ils rendent chancelant le deus ex machina de la joie et de la foi, du courage et du volontarisme.

Pas grave, l’intuition souffle à Tchaïkovsky : « Je ferai mieux la prochaine fois ».
Et puis non.
Et puis finalement si tout de même…
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