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 QUAND JE SUIS MORT

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Sud273
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MessageSujet: QUAND JE SUIS MORT   Mar 2 Oct - 18:54



C'’était au mois de mai, quand fleurit la glycine, ou bien au temps des roses, comment savoir ? Le jardin sans fleurs, ce flanc de colline, où le parallélépipède de la maison reposait comme au fond d’un vase brisé, frontière entre l’humide et le désert de rocaille du niveau inférieur ouvrant sur la mer, ce jardin de pins et de trèfles, était infesté de moustiques, de poux d’août, et de ces petites mouches irritantes qui creusent des galeries dans les meubles, jusqu’à l’intérieur des chambres.



Ne frappez pas, on vous attends, le gardien de la porte a la tête ronde aux oreilles pointues du démon orphique de la mosaïque sous vos pieds. Au bout du chemin de gravier, il posait à côté de son cheval de bois, ce jouet vermoulu de manège, dressé sur ses pattes arrières, dont la peinture criarde s’écaillait par paquets. Tout vieillit mal au bord de mer, les embruns désaccordent les pianos, le soleil creuse ses sillons dans les visages, et le vent d’est disperse tout ce qu’il a pourri.



Derrière les lunettes de soleil qui masquaient ses traits, Cerbère était sanglé dans un T-shirt de coton froissé agrémenté d’un bermuda à poches multiples. Ses cheveux peroxydés cassaient l’effet virilisant de son uniforme de circonstance. Il avait fort à faire en dépit de la pose pour pouvoir paraître l’ornement du lieu.



Ces murs qu’il gardait, abritaient un autre minotaure susceptible de se satisfaire de l’offrande qu’il lui faisait en nous accueillant ; cette bête malade et avide de chair avariée était identique à ce fantôme d’autrefois qui avait patiemment attendu au coin du bois que je grandisse pour m’avaler d’un trait.



Ici aussi, reclus dans la seule chambre qu’on ne visitait pas, le monstre était tapi, sous la forme d’une vieille paralytique qu’il nourrissait du spectacle figé des murs tatoués d’hyéroglyphes symboliques.



Je dis ici aussi, car c’était comme chez moi ; sur ce petit royaume exclu du temps ordinaire des horloges rêgnait un vieil autocrate, un tyran créateur, qui dans le silence, par le seul tintement d’un timbre au son fêlé, pliait le monde à son amusement, une machine usée tournant à vide, enchantée par le mouvement perpétuel de son fonctionnement, mue par le seul exercice de sa volonté défaillante, occupée à se remplir et à se vider, telle une clepsydre, et dont le monde sensible épousait par force les ruminements insanes.



Dernière édition par le Sam 6 Oct - 0:45, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Sam 6 Oct - 0:28



En entrant dans le froid vestibule côté ombre, ce boyau dans lequel vous attire par degrés descendants l’ange criard du sommeil, pressé de vous mener vers les chambres basses, les grafittis représentent les chevaux du soleil.



Sur l’autre pilier, près des portes-manteaux de bambous vernis, une tête de Méduse rappelle qu’au lieu de son chapeau on risque, au terme de la fascination, avant de ressortir, d’être prié parfois de déposer sa tête.


Suivez le guide : dans l’entrebaillement de la porte du salon, l’aveuglement des fenêtres claires menant à la terrasse, le soleil sur le mur se couche dans votre dos.



A gauche de part et d’autre de la cheminée, tels des lares, deux hommes en haillons et bonnet phrygien, aux jambes velues jettent leurs filet dans la méditerranée.







Ce sont les pêcheurs de Talatha dont les tatouages traditionnels ornent en frise les chambranles, mélées aux mythocondries géantes, aux lauriers, aux motifs de fausse grecques de l’arche qui ouvre à droite sur la salle-à-manger tapissée de canisses dans laquelle trône la tapisserie de Judith, engoncée dans ses voiles de sarcophage, marchant au milieu des soldats endormis, repoussant de la pointe du pied la tête tranchée d’Holopherne.



Allongé sur la table en rotin, appuyé sur un coude, les chevilles croisées se tient la statue de l’enfant terrible, ce corps replet et fin à la fois, presque imberbe hormis la touffe noire en son centre, dessiné comme les faunes et les Neptunes des Tuileries, un repentir en négatif du légionnaire, qui sommeille de l’autre côté de la baie, aux pieds de la fresque du reniement.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Sam 6 Oct - 0:58

De la terrasse du premier il semble qu’on pourrait piquer directement une tête dans la mer semée d’éclats trapézoïdaux en lames de couteau. A cause de l’à-pic, on ne distingue ni la porte dérobée du jardin, ni le ruban empierré du chemin qui serpente autour du cap, de part et d’autre du sémaphore, qu’on apercevrait peut-être en se penchant dangereusement par-dessus le balcon trop mince. Le long de ce chemin de chèvres, la vieille route des brigands et des contrebandiers, j’ai toute mon enfance traîné mes basques (mes baskets sales et mes shorts élimés), en quête de bonne fortune, espérant vaguement qu’un Cégeste (celui qui pose aux pieds de Judith) surgirait à l’envers des flots vite recousus. Je ne soupçonnais pas qu’on pût me voir de la hauteur, pareil aux autres nageurs nus, fendre hardiment la vague, dans cette eau transparente et pourtant polluée par les rejets d’égoût des villas alentour.



Cerbère, contemplant ses domaines d’emprunt dit :
- Je n’ai qu’à descendre avec mon pareo, (l’été je préfère que l’air circule) : pas à aller loin pour faire son marché, pas grand-monde qui refuse non plus de jeter un œil aux fresques : c’est mes estampes chinoises.
Il examine le cake au citron que j’ai bêtement apporté, emballé dans son plastique tranparent orné d’un nœud à frisettes de bolduc jaune.
- On va faire les vieilles et prendre le thé.
Je sens Jiminy, ma conscience, se raidir à côté de moi devant les termes féminins du badinage.



Un ange passe, en contrebas, le centaure de la patronne, ce grand caniche à torse humain qu’elle appelle en silence avec son sifflet à ultrasons. Cerbère s’éclipse à sa suite, une tranche de cake à la main pour le goûter de Madame.



Je cherche en vain des yeux les buissons d’hibiscus qui bordaient autrefois les massifs, ces éphémères au pistil obscène,ouvertes comme des cœurs en gloire, aux pétales si brillants que l’envers s’orne de tons vieil or, les fleurs de la réversibilité. La sécheresse et l’incurie les ont tués. Impossible désormais de les ressuciter à partir des débris de leurs pétales : il n’en demeure pour seule trace que les monochromes rose pâle des plafonds des chambres, tous aquerellés des couleurs empruntées à l’arc-en-ciel des essences du jardin.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Dim 7 Oct - 18:26


Car nous n’avons pas pris l’escalier du sommeil,

ni la porte dérobée que surveille la baigneuse,

mais par la voie opposée, nous traversons trop vite la chambre d’écho, au plafond jaune, aux lits jumeaux surmontés des nymphes en miroir

qui invoquent Narcisse, occupé à sa chute.


Dans la salle de bain adjacente traînent des paires d’haltères foraines abandonnées depuis trente ans, comme les éléments d’un décors de Seurat. Dehors, sur la corde à linge pendent des slips et des marcels, signal de ce qu’on attend réellement du visiteur.



Assis à son petit bureau, mon fantôme se retourne dans un sourire grivois et tend un doigt vers ces voiles blanches qui balancent dans la brise. Puis il s’absorbe dans son autoportrait et les photos qu’il a punaisées au mur, avant de se dissoudre tel un chat de Chester dans un éternuement silencieux.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Dim 7 Oct - 18:56



De la réalité de ce qui m’environne, je ne vois pas grand-chose, mes yeux le voient, mais toutes ces structures en dur auxquelles je me heurte n’ont qu’une réalité fantômatique dans mon esprit. Ce sont des tulles de théâtre, auxquels les jeux de lumière assurent une consistance illusoire et discontinue, des écrans de fumées sur lesquels on a tracé des lignes que la répétition des soleils fait pâlir.



Dans l’entrebâillement de la porte, on devine le chevalier revêtu de son armure désuette et de sa coiffe renaissance : c’est le Saint du lieu, un saint qui n’existe dans aucune église, dont le nom étranglé s’éteint dans un soupir ; son costume est à l’image des paysages désolés qu’il traverse, à l’envers de la gravure de Dürer dont il sort. Ses sinistres compagnons ont pris la forme du centaure qu’il chevauche, et du corbeau perché sur son poing, qui la Folie, qui la Mort ?



C’est l’allégorie du réveil qui traverse avec lui les apparences, le catalyseur de la réaction chimique susceptible de rendre un peu de consistance aux espaces flous dont les surrections se superposent au gré des chronologies divergentes. Tout au long du couloir il est avec l’homme noir le poteau indicateur vers des sorties de secours aux serrures condamnées.



Et si la lumière du dehors trouve encore un chemin jusqu’au fond du boyau où il poursuit sa quête, sa silhouette de ligne claire s’efface dans l’éclairage rasant, le mur redevient vierge, et la main qui traçait le dessin recommence à chaque instant son travail éphémère.



Mes yeux voient tout de ce qui m’entoure, ils en voient trop, ils voient dans l’épaisseur des choses, les états successifs de leur inachèvement, le retour à des états antérieurs, jusqu’à l’amoncellement de rocs nus qu’était ce tas de pierres avant la construction de la maison, les ruines qu’elle redeviendra inévitablement, au milieu desquelles le promeneur égaré retrouve un tesson polychrome qui fut un fragment de la patte du Chèvre-pied, ou de la coiffe chamarrée de Diane.



Cerbère aussi est en armure, cella-là semble aisée à défaire. Dans mon éblouissement aveugle et la brillance artificielle des lampes qui lutte contre l’ardeur humide du printemps, il rayonne de la chaleur mystérieuse de l’incarnation, frappant sur le tambourin des bacchantes le début de la cérémonie, quand, au coeur du labyrinthe le minotaure à tête de bélier attend d’être enfin dévoré à son tour.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Dim 7 Oct - 19:09



De la réalité de ce qui m’environne, je n’aperçois plus rien, que le côtes de coton du boxer blanc trop neuf, je n’entrevois que le plafond sanguin, son losange de rubis violacé, un carré de peau dorée et duveteuse



Cerbère rompt le pain, les tronçons incurvés qui forment l’ovale en couronne de la fougasse, aussitôt la voila transformée en flûte de Pan : ne vous laissez pas dévorer par le chien de l’enfer, ni par la levrette du Dionysos apaisé qui se rendort sur le mur d’en face, le repas disparaît dès qu’on s’assoit à table, la déflagration silencieuse demeure suspendue, telle la flèche de Zénon, impuissante à atteindre la cible.



Je poursuis Cerbère dans la salle de bain, il se retourne, esquisse un sourire gêné. Je ne comprends pas pourquoi au moment où le jeu commence il veut prendre une douche. Agenouillé sur le carreau au bord de la baignoire, je lui ôte ses chaussettes.



Jiminy, resté planté dans la chambre, m’appelle en reboutonnant sa braguette. Les quatre visages de l’armoire peinte, à jamais close, nous regardent avec ironie.
-Ne te retourne pas ! dit-il.



Trop tard, à peine ai-je aperçu le fantôme familier de mon enfance, accoudé à la cheminée, sous son œuvre, à peine l’ai-je vu entrouvrir les lèvres pour m’annoncer qu’il avait été ravi de cette rencontre et donc ne se manifesterait plus, qu’il rentre à reculons dans le miroir, alors que des coups de canne obstinés résonnent à l’étage.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Dim 7 Oct - 19:12



Quand le destin me ramena sur la pointe de Bonne Espérance, je vivais déjà dans la cave, préservé de la chaleur. La lumière du jour ne m’arrivait que par un soupirail en hauteur, une bouche d’aération situé au rez-de-chaussée de la maison, elle-même perchée sur pilotis comme une cabane sur pattes. Il y a des avantages psychologiques à vivre en-dessous des chez soi : les bruits de la vie quotidienne ne vous arrivent qu’étouffés, on est plus vite dehors quand la terre tremble. On se conserve mieux dans la fraîcheur des chapelles, on entre en communication avec le ventre d’où l’on vient et où l’on se doît de retourner. Il suffit pour se distraire dans cette semie-vie, qu’un rayon de lumière projette sur les murs de la caverne l’image inversée des ombres extérieures, on n’a plus qu’à copier au charbon de bois les formes qui s’effacent pour tracer des peintures rupestres.

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MessageSujet: Re: QUAND JE SUIS MORT   Lun 3 Aoû - 21:59



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