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 Mikhail NOSYREV

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Sud273
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MessageSujet: Mikhail NOSYREV   Dim 17 Mai - 18:08

Un site a été consacré par le fils de Nosyrev (qui fut par chance l'un des directeurs du label Olympia) à son père, avec photos inédites et extraits de journaux (en anglais). On y trouvera l'essentiel:
http://www.nosyrev.com/

Il ne se passe pas de semaine sans que je revienne à la musique de Nosyrev. Au cours du temps elle s'est révélée plus indispensable à ma survie que celle de Chostakovich, peut-être parce qu'il est lui-même un survivant.

Discographie de Mikhail Nosyrev,
5 cd autrefois édités par le label Olympia records: quelques uns sont encore disponibles (chers en général) dans de vieux stocks sur le net.

Nosyrev lors de son arrestation en 1943

On peut avoir accès aux quatre symphonies de Nosyrev, la première darte de 1965, c'est la seule qui soit écrite dans un style classique, en 4 mouvements, la 2ème de 1977 présentant déjà des particularités de construction (chaque mouvement est distribué par groupes, le tutti n'apparaissant que dans le finale)


Les symphonies 3 et 4 sont écrites coup sur coup en 1978 et 1980, elles sont d'une atmosphère assez sombre et de plus en plus personnelles


Les trois grand concertos pour violon, violoncelle et piano (1971-73 et 75) sont à vrai dire aussi des symphonies dans l'esprit, le soliste y jouant un rôle assez secondaire

le disque qui présente le concerto pour piano (joué par Igor Uriash, pianiste qui accompagna assez régulièrement Rostropovich dans ses enregistrements de musique les plus tardives en URSS -Piazzola, Ulstvolskaya, Schnittke) regroupe des pièces plus anciennes, un Capriccio pour violon et orchestre, 4 préludes pour harpe et Skazska (conte de fées) écrit avant 1950 en camp d'internement


Un dernier disque, sans doute tiré à moins d'exemplaires, toujours sous le même label, dirigé par Verbitsky présentait le ballet "Chanson de l'amour triomphant", d'après le roman de Tourgueniev, qui tint la scene quatre ans durant à guichet fermé à Voronezh où Nosyrev vécut les années d'exil plus ou moins volontaires consécutives à sa libération


Nosyrev a écrit beaucoup d'autres musiques de scène, et plus de deux cents oeuvres de musique de chambre: à ma connaissance rien de tout celà n'existe au disque, il est même probable que fort peu ait été édité, une seule de ses symphonies ayant connu l'édition de son vivant, ce qui explique qu'aucune n'ait connu de création en dehors de l'ex Union Soviétique.
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MessageSujet: Re: Mikhail NOSYREV   Dim 17 Mai - 23:59



Aucune histoire de la musique, fût-elle russe, ne mentionne le nom de Mikhael Nosyrev, il est inconu du Grove dictionnary, et si le site internet que son fils lui a consacré venait à disparaître, sans doute sombrerait-il dans l’oubli et le silence, comme sa musique, maintenant que les cinq disques du défunt label Olympia sont devenus des pièces de collection introuvables. Il y a de nombreux autres compositeurs soviétiques dont on ne trouve plus trace, Shaporin, Chebalin, mais leur noms aparaissent parfois dans la biographie de leurs contemporains. Si l’on n’a rien entendu de leurs œuvres, on pensera sans doute que ce n’est pas grave, et que l’histoire a fait un tri forcément juste dans la masse de ces inconnus : d’autres ont connu leur heure de gloire, attachée en général à une seule œuvre demeurée au répertoire, et nous sommes quelques uns à avoir une vague idée de qui pouvait être Zarah Levina, Gavriil Popov ou Alexei Zhivotov. En ce qui concerne Nosyrev, l’histoire officielle a tenté d’éradiquer son nom de son vivant et de le maintenir dans l’inexistence, et tout cela pour une erreur administrative qui évoque le cas Tuttle/Buttle raconté par le film Brazil de Terry Gilliam. Sauf qu’il s’agit là d’une réalité, que Mikhael Nosyrev est l’un des plus importants compositeurs des années 70 en Union Soviétique, et que la portée de son œuvre dépasse celle d’autres exilés de l’intérieur dont l’occident se repaît occasionnellement, comme depuis quelques années Karamanov.

En 1940 dans Léningrad assiègée, Nosyrev rédige quelques notes d’un journal intime où il évoque ses ascendants et sa jeunesse. On y apprend qu’il est né le 28 mai 1924 à Léningrad, quoique sa mère et sa grand-mère s’empressèrent de déclarer sa naissance à Ufa d’où la famille était originaire, et où son père était un chef d’orchestre réputé, après avoir dû abandonner une carrière de violoniste à la suite d’une paralysie partielle de la main gauche. Ce père, d’origine cosaque, athéiste convaincu, Nosyrev l’a peu connu, il évoque surtout dans ces pages de souvenir sa mort en 1929, et une enfance désormais sans autre direction que l’étude de la musique et du violon, jusqu’à ce qu’il intègre après dix ans d’études préalables de violon et de piano le conservatoire de Leningrad, où il aurait dû rejoindre la classe d’Eldin en 1941 si la guerre n’avait éclaté entre temps.

Dans ces pages de journal tenu de 1940 à 1943, Nosyrev raconte l’ambiance épouvantable qui rêgne dans la ville assiégée, les cadavres qui jonchent les rues, jusqu’au volant de leurs voitures, les tas de morts à l’entrée de l’hôpital où il conduit un malade qu’on chasse de partout avec l’aide d’un seul passant anonyme, les gens au bord de l’inanition qui se nourrissent des parties molles arrachées aux corps encore frais. Il va avoir dix-huit ans et n’a échappé à la conscription qu’à cause d’une vue défaillante.
Il survit avec différents emplois de violoniste d’occasion : en 1942, il fait partie de cet orchestre réuni de bric et de broc qui crée sous les bombes la 7ème symphonie de Chostakovich. Son emploi le plus régulier est au sein de l’unique théâtre encore actif en ville, une scène d’opérette. Le 30 septembre 1943, à l’entracte de la représentation de La princesse du Cirque de Kalman, Nosyrev est appelé dans le bureau du directeur du théâtre où l’attendent deux fonctionnaires de la police politique, qui le raccompagnent chez lui, et l’arrête ainsi que sa mère et son beau-père. Il a été dénoncé par un de ses professeurs qui prétend l’avoir entendu raconter des plaisanteries anti-soviétiques au conservatoire mettant en cause Jdanov (le même Jdanov qui codifiera quelques années plus tard la littérature et la musique soviétique, mettant fin à la relative liberté des années 20-30) alors responsable de la défense et de l’évacuation de Léningrad.
Peut-être l’accusateur ne le connaissait-il même pas, mais pour se mettre lui-même à l’abri dut-il dénoncer quelques prétendus agitateurs : la même chose était arrivée à Mosolov en 1937. La perquisition aboutit à la présentation de ces pages de journal comme preuve de l’anti-soviétisme de Nosyrev, alors qu’il y raconte principalement son inadaptation sociale au système scolaire, et plus grave, y affirme à plusieurs reprises sa foi en Dieu et son besoin de trouver 600 roubles pour acheter une Bible, qu’il finit par obtenir gratuitement.

Accusés d’être passés à l’ennemi durant l’été 1941, Nosyrev, sa mère et son beau-père furent condamnés « sans droit d’appel » par le tribunal de guerre de Léningrad à l’exécution par balles, peine qui fut commuée en décembre 1943 en dix ans d’internement au camp de Vorkuta, où son beau-père mourut. Ce camp d’internement imitait certains camps modèles des nazis. On y faisait du théâtre l’hiver par -40 et il y avait un petit orchestre. Dans la bibliothèque du camp, Nosyrev trouva un exemplaire du traité d’orchestration de Rimsky-Korsakov, et c’est ainsi qu’il apprit son métier.
Ses première compositions, une sonatine pour piano, des arrangements de chants populaires et le poème symphonique Skazka (un conte de fées) datent de 1947.
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MessageSujet: Re: Mikhail NOSYREV   Lun 18 Mai - 0:08



En 1953 à la sortie du camp Nosyrev et sa mère sont exilés à Syktyvkar, où le compositeur devient le premier chef de l’orchestre du théâtre local. Durant cette période de semi-liberté il rencontre sa femme, Emma, qu’il épouse en 1956. Le capriccio pour violon et orchestre qu’il écrit la même année est joué l’année suivante dans la ville voisine de Voronezh, où le couple s’installe. Nosyrev prend en main le théâtre d’opéra et de ballet dont il restera le chef et directeur jusqu’à sa mort, acquérant petit à petit à travers ses compositions le statut de célébrité locale.
Bien qu’il parvienne à faire jouer son poème symphonique « Sur la mort d’un guerrier » (1958) et le ballet « L’inoubliable »(1966) sa symphonie de 1965 ne sera jamais créée de son vivant, et il n’en entendra que les mouvement extrêmes dont il reste parait-il le témoignage d’une répétition enregistrée sur une cassette.
C’est que pour avoir accès à l’édition et faire jouer ses œuvres il est nécessaire d’appartenir à l’union des compositeurs, et les démarches de Nosyrev dans ce sens se heurtent au refus de l’organisation, au motif « qu’il n’a jamais terminé ses études au conservatoire » . Il a beau faire valoir qu’il en a été empêché par la prison, rien n’y fait jusqu’à ce qu’il rencontre (une unique fois) Chostakovich, alors 1er secrétaire de l’union des compositeurs de Russie, qui rédige la lettre suivante :

Citation :
« J’ai entendu les œuvres suivantes de Milhaël Nosyrev :
1. Symphonie
2. Ballade sur un guerrier mort
3. “Ceci ne devrait jamais être oublié”

J’ai également pris connaissance des conclusions de la commission exécutive de l’union des compositeurs de la république de Russie qui a refusé d’admettre le camarade Nosyrev en tant que membre de l’Union des Compositeurs Soviétiques. Je suis en désaccord avec les conclusions de la commission. M.I. Nosyrev est, sans aucun doute, un compositeur de talent, et qu’il a toutes les connaissances et la pratique requise; je presse donc le secrétariat de l’Union d’écouter ses oeuvres.

Je recommande, quant à moi, que M.I. Nosyrev soit admis comme membre de l’Union des Compositeurs Soviétiques. »

Chostakovich, lui-même dans une position délicate avant la création de sa 13ème symphonie, et même s’il les a souvent soutenus dans l’ombre, s’est rarement engagé officiellement pour ses collègues compositeurs, à l’exception de Vainberg qu’on a faussement présenté comme son élève et d’Ulstvolskaya, quand elle fut révoquée de son poste d’enseignante. Il fallait donc non seulement qu’il reconnaisse chez Nosyrev un grand talent mais qu’il souhaite intervenir en « réparation » d’une injustice que l’état soviétique ne corrigera que tardivement, en 1988, réhabilitant Nosyrev… sept ans après sa mort.
Cette reconnaissance professionnelle a eu un effet heureux, car durant ses quatorze années d’exercice en tant que compositeur dont il devenait légal d’exécuter les œuvres, Nosyrev réussira à composer trois autres symphonies, et trois importants concertos, ainsi que deux ballets d’envergure (mais aussi trois quatuors à cordes, près de deux cents œuvres de musique de chambre, dont pratiquement rien n’est disponible à ce jour).
En 1999, à l’occasion de la célébration du 75ème anniversaire de Nozyrev (décédé depuis 18 ans), sa première symphonie fut enfin crée, et les amateurs de musique purent pendant quelques années entendre l’essentiel de sa musique d’orchestre enregistrée après cette commémoration.
Ceux qui ont eu la chance de l’entendre savent que Nosyrev est un compositeur de grande valeur, au moins aussi important que Schedrin, Boris Tchaïkovsky ou Schnittke dont le premier concerto pour violon aurait dû lui aussi être créé à Voronezh en 1968.

Les symphonies de Nosyrev montrent une progression de son style vers l’expression brute, un effort de renouvellement constant qui s’éloigne petit à petit du modèle de la symphonie classique, tel qu’il a été interprêté à peu près constamment par Prokofiev ou Chostakovich. On serait plus proche des recherches de Miaskovsky, dans la tendance à progresser vers une forme en dyptique, et à baser toute la thématique sur des formules rythmiques ou des cellules thématiques brêves et recombinables à merci entre elles.

1ère symphonie (1965)

Le 1er mouvement, un andante, commence par un accord descendant de cordes en trémolos, relevé d’un glissando de harpe et opposé tout de suite à une intervention des bois graves, avant l’exposé proprement dit d’un thème lyrique aux cordes, rappelant le Chostakovich de la 5ème symphonie : le fugato est interrompu par un motif de timbales en 3 point-1 trait, que le musicologue Vladimir Belayev assimile au SOS morse. Le second thème confié à la flute est un motif en spirale, possédant cette qualité mélancolique et chantante qui imprêgne le chant populaire russe.
La musique s’échappe sans cesse vers des bouffées de rêve, de lyrisme, caractérisées par de grand sauts d’octave, épanchements vite réprimés par des motifs dramatiques qui se transforment en amorces de marches grotesques.
On note tout de suite un goût prononcé pour les alliances de timbres de bois et harpe, les élans de cordes quasi-mahlériens auxquels s’oposent systématiquement des phrases confiés aux pupitres les plus graves de l’orchestre.
Dans ce mouvement, l’orchestration rappelle celle du mouvement initial de la deuxième symphonie de Khrennikov, censée décrire le siège de Léningrad. Il me semble probable que toute la symphonie ait eu une certaine influence sur « The Blockade years chronicle » de Tischenko, ou bien qu’elle s’appuie sur une évocation des mêmes images .
La réexposition s’achève dans des tenues de bois sur un fond de pizzicato de cordes, comme un fondu au noir.

Le deuxième mouvement andante moderato s’annonce comme une sorte de pastorale avec un thème au hautbois qui tend vers les tonalités majeures, mais l’atmosphère vire assez rapidement au compte de fée inquiétant : après une brêve apothéose wagnérienne, le ton devient purement tchaïkovskien, vire à la petite valse festive, mais cet interlude est entrecoupé de solos de clarinette basse associés à la formule percussive déjà rencontrée dans le mouvement précédent qui joue le rôle d’une sorte de thème fatidique, et entreprend un curieux effet de dislocation du thème initial en une ritournelle nostalgique et dissonante.

Le scherzo, allegro vivo puis tempo di valse, verse tout de suite dans l’imaginaire de l’apprenti sorcier, mais la thématique guerrière du premier mouvement réapparait avec des poncuations ostinato de cordes frottées, de roulement de timbales et de caisses claires. Les motifs amorcent encore des fugatos fugaces, changent de tonalité, se bousculent, perturbés par des appels de cuivres en gammes descendantes et ascendantes.
Le mouvement s’arrête soudain, et au lieu d’un trio, toute la première phase du scherzo se reconstruit à partir de la clarinette basse, et enfle jusqu’au tutti : après un nouvel arrêt apparaît un thème de valse-hésitation. Contrairement au reste de ce qui a été énoncé jusque là, ce thème ne peut manquer d’évoquer des souvenirs de jeunesse heureuse et insouciante, le type de thématique qu’on retrouve dans la symphonie de Svetlanov. D’où la surprise finale qui limite la récapitulation à trois accords sardoniques.

Le finale est un déploiement festif de joie ambiguë : à une fanfare de cirque initiale (sur un rythme de machine à coudre) menée par le piccolo et parcourue de trivialités se référant à celles de la musique populaire, s’oppose un thème qu’on croirait sorti d’une bande originale de Nino Rota. Là, on est devant le kiosque, dans une ville d’eau, l’orchestration géniale paraît imiter ce qu’on apelle chez nous l’easy-listening. Ce rondo optimiste s’échappe en syncopations de jazz, en en formules à la Sousah. Mais évidemment la gestuelle dramatique du thème guerrier et la formule percussive du premier mouvment viennent apporter une conclusion inattendue et le couperet tombe sur un unisson de La, comme une condamnation qui laisse l’auditeur dégrisé face à un silence inquiétant.

En somme le première symphonie de Nosyrev pourrait ressembler à une sorte de radicalisation de la 4ème symphonie de Tchaïkovsky, elle se situe dans ce flou pseudo-programmatique typique des symphonies soviétiques à intention et sans véritable programme qui nous parlent de l’homme face à son destin et de l’individu devant la masse et le destin collectif : elle choisit cependant le chemin de l’ironie discrète, sans victoire finale. La succession rapide de ces cellules thématiques opposées où chaque instant vient démentir ce qu’on croyait établi, trace avec un humour désespéré le flottement continuel d’une existence sans but qui se heurte aux murs couverts de graffitis de la cellule, dans un battement persistant entre le rêve inquiétant et le cauchemar rassurant.
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MessageSujet: Re: Mikhail NOSYREV   Lun 18 Mai - 0:10

2ème symphonie (1977)

Il s’écoule une douzaine d’années entre les deux premières symphonies de Nosyrev. Dans l’intervalle il s’est surtout consacré (dans son versant public au moins) à la musique incidentale et au ballet, formes qui conviennent très bien à son tempérament dramatique, à sa facilité à « raconter » des histoires en musiques par un goût très sûr pour le choix des timbres orchestraux, et qui risquent peu d’attirer les foudres des autorités musicales, surtout si elles restent cantonnées aux théâtres de province. Le succès qu’il rencontre dans ce domaine lui permet de gagner sa vie sans avoir à recourir aux hypothétiques subventions alouées aux cantates à sujet idéologiques et aux symphonies à programme.

Les deux concertos pour cordes écrits coup sur coup en 1971 et 1973 constituent un terrain de recherche où le style de Nosyrev tend vers plus de dépouillement et moins de clacissicisme. Il ne cherche pas à plaire, ou de moins en moins. Sa conception du concerto se rapproche de la symphonie, dans la ligne des concertos tardifs de Prokofiev. Il cherche à intégrer à sa musique des techniques de composition qui sont proscrites en URSS, et montre un intérêt pour la musique aléatoire et le sérialisme, mais intégrés dans une enveloppe tonale qui dissimule aux auditeurs peu attentifs les moyens réeellement mis en œuvre. En ce sens, il se rapproche des constructions de Schedrin : pour moi il y a une similitude entre la démarche de Nosyrev et celle de Barber après 1945, dont les partitions pourtant d’aspect classique et romantique sont truffées de séries et d’accords de douze sons chargés de soutenir une ambiguité modale permanente.

La mort de Chostakovich en août 1975 semble avoir eu un effet de catalyseur sur la production de Nosyrev. La deuxième symphonie est née de cette prise de conscience qu’il devenait urgent de prendre le relais. Dédiée à la mémoire de Chostakovich, la partition obtiendra même des autorités le « prix de la meilleure symphonie écrite à la mémoire de Chostakovich ».

Extérieurement la 2ème symphonie adopte une coupe classique en quatre mouvements, avec andante en troisième position : les percussions (et notamment les timbales qui sont un élément mélodique important) sont de tous les mouvements, mais l’effectif orchestral complet n’apparaît que dans le finale, le premier mouvement étant confié aux cordes, le second aux bois, le troisième aux cuivres. Il me semble qu’une symphonie de Holmboe adopte un dispositif similaire, plus ou moins comparable à l’expérience que constitue la 2ème symphonie de Tcherepnin (1922) et son scherzo de percussions seules.

Le thème, exposé d’emblée, se caractérise par un saut de septième augmenté qui pourrait être un emprunt à la 5ème de Chostakovich. Mais il s’agit de rien moins que d’une série en bonne et due forme, préparant une sorte de passacaille atonale, menant à l’établissement dans un environnement tonal du véritable thème, le monogramme DSCH. Ce thème initial est ponctué par un motif de timbale dérivé du monogramme Bach. Il y a sans doute d’autres allusions cryptées dans la combinatoire, dont l’accompagnement de cordes à vide des violons qui prépare la nappe du dernier mouvement, mais il faudrait sans doute avoir la partition sous les yeux pour déceler les références exactes, dont la constitution de l’accord ostinato qui prépare les entrées en canon des différents pupitres de cordes. Ce mouvement évoque les nombreux adagios lamentoso qu’on peut trouver dans les quatuors ou la 11ème symphonie de Chostakovich : le renversement des perspectives tient à ce que la fonction mélodique est confiée aux timbales. Quand elles se taisent, un quatuor de solistes entament un motif dansant qui rappelle la suite lyrique de Berg. Enfin, sur un cluster de cordes résonne en pizzicatis aux violoncelles le motif DSCH.

Le « vivo » est un scherzo d’oiseaux jacasseurs, rempli de petits bruits percussifs. Dans le trio, andante à base d’accords de douze sons, on entend le bruit des clés à vide des bois s’ajouter aux ryhtmes complexes, créant un effet comme de « machine à écrire ».

Le mouvement lent pour cuivres, pourrait être décrit comme une parodie de marche funèbre, une sorte d’harmonisation décalée de la marche de Chopin, avec « fausses notes » intentionnelles, mais aussi trompette foraine et pédales modales caractéristiques de la rhétorique de Chostakovich, et cymbales évocatrices de jazz. La reprise en chorus du motif sérieux d’ut mineur aboutit à l’énonciation d’une montée de gammes répétitives à laquelle s’ajoute à chaque fois une note, très semblable à ce qu’on trouve dans les études de métrique variables de Boris Blacher. Là encore le centre du mouvement est une valse un rien vulgaire, une imitation de musique de cirque, que vient corriger la percussion réalisée par le tapotement de la baguette du chef d’orchestre sur son pupitre. La reprise chorale du thème de déploration a un effet profondément tragique, le même qu’une joyeuse fanfare d’enterrement.

Le finale est extrêmement complexe à décrire. Sur une vague de bois et de cordes, les cuivres reprennent le thème du premier mouvement. Des bribes, des éructations de solistes s’élèvent au milieu d’un silence inquiétant. Tout le jeu se fait entre de brusques silences, et les ponctuations spasmodiques de bribes thématiques qui évitent toujours de déboucher sur un tutti joyeux qu’on entend pourtant fort bien, mais par défaut, car il n’est jamais énoncé clairement, reposant sur un bourdonnement continu de cordes. On y entend un désorde de musique de machines, de bruits industriels. Dans le calme effrayant résonne une seule trompette posant une question ivesienne, avant une coda déplorative, funèbre où la clarinette basse énonce pianissimo le thème. Sur un cluster de cordes dodécaphoniques pianissimo, les timbales entonnent une dernière fois le motif DSCH, établissant une troublante ambiance fantômatique.

Il y a une grande difficulté à parler de cette œuvre : elle laisse à la fois l’impression d’un monde extrêmement rempli et complètement vide, produisant un effet de perplexité effrayante et réjouissante. Le temps est véritablement suspendu pendant les quarante minutes de son exécution. Tout passe avec une grande facilité, et pourtant chaque réécoute ménage des surprises extravagantes.

« Je me souviens, écrit Vladimir Belayev, d’une de ces histoires de Nosyrev sur la manière dont il trompa les autorités de la ville en introduisant dans sa nouvelle œuvre des motifs dodécaphonique, et que personne n’y prit garde. Il démontra ainsi que tous les moyens d’expressions étaient valables, à condition de savoir les utiliser avec talent. Je dois dire qu’à l’époque je jugeai ce comportement insouciant et enfantin, car il se mettait en danger d’être démasqué par quelques professionnels à la recherche de ce genre d’expérimentation dangereuses.
Dans les annés 70 Mikhaïl Nosyrev fut l’un des plus importants symphonistes russes. Il composait l’été, pendant ses vacances, dans sa maison de campagne, où il n’y avait pas de piano. Il rédigeait ses partitions dans leur orchestration complète sans la moindre rature. »
On a envie d’ajouter successivement, comme Mahler, comme Schulhoff, comme Mozart…
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