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 LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale

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Sud273
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MessageSujet: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Ven 9 Nov - 3:38

http://remacle.org
que tous les amateurs de littérature antique notent cette adresse: on y trouve l'essentiel des auteurs latins et grecs, plus quelques arméniens, parfois en version bilingue: tout un monde enfoui qui remonte à la surface, jusqu'à certains textes tardifs, telle l'histoire des gaulois ou les oeuvres des Pères de l'Eglise.

Continuateur de Suétone, Aelius Lampridius ne lui arrive pas à la cheville: il est pourtant l'historien sur qui se fonde la tradition, en ce qui concerne l'histoire des derniers Antonins. Il est certes répétitif et ennuyeux, mal organisé, peu enclin à la description et plus épitomiste, porté sur le ragot, et laudateur des premiers empereurs chrétiens de l'empire romain d'orient, dont il est le contemporain.

Voici, quelque peu abrégé un texte célèbre qui soulève bien des interrogations, à la fois sur la structure en littérature, sur la véracité et la vraisemblance chez les historiens, sur le rôle des médias dans l'établissement de mythes fondateurs de la réalité politique.
Par son laconisme, son désordre et son intérêt pour le trouble et la turpitude, Lampridius renforce le pouvoir impérial et celui de la Grande Secte qui dominera l'occident pour les 15 siècles à venir.
J'ai quelque peu abrégé les remarques généalogiques, les redites et reserré le texte: nous sommes en 218 ad datum, quelques 50 ans avant que le premier culte solaire monothéiste s'impose dans l'empire romain.


Dernière édition par le Lun 12 Nov - 11:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Ven 9 Nov - 3:47

ÆLIUS LAMPRIDIUS
(début du IVe siècle, sous les règnes de Dioclétien et de Constantin le Grand, auxquels il dédia ses écrits.)
Vie d’Antonin Héliogabale (de J.-C. 218-222)

I- Jamais je n’aurais pu me décider à écrire la vie d’Héliogabale Antonin, qui fut aussi appelé Varius, et à faire connaître au monde que les Romains ont eu pour prince un pareil monstre, si déjà avant lui ce même empire n’avait eu les Caligula, les Néron et les Vitellius… Ainsi, après la mort violente de Macrin et de son fils Diadumène, qui partageait l’empire avec lui, et avait reçu le nom d’Antonin, le pouvoir fut déféré à Varius Héliogabale, parce qu’il passait pour être fils de Bassianus... Il fut d’abord appelé Varius, puis Héliogabale, comme prêtre du dieu Héliogabale dont il avait apporté le culte avec lui de Syrie, et auquel il éleva un temple dans Rome à l’endroit même où l’on voyait auparavant la chapelle de Pluton.

II- Il fut tellement dévoué à Semiamira sa mère, qu’il ne fit rien dans la république sans la consulter, tandis qu’elle, vivant en courtisane, s’abandonnait dans le palais à toutes sortes de désordres. Aussi ses rapports connus avec Antonin Caracallus laissaient naturellement quelques doutes sur l’origine de Varius ou Héliogabale. Il en est même qui vont jusqu’à dire que le nom de Varius lui avait été donné par ses condisciples comme étant né d’une courtisane et, par conséquent, du mélange de plusieurs sangs. On raconte de lui qu’après la mort d’Antonin, qu’il regardait comme son père assassiné par la faction de Macrin, il se réfugia dans le temple du dieu Héliogabale, comme dans un asile, pour se soustraire à la cruauté de Macrin…

III. Arrivé à l’empire, il envoya à Rome des députés, pour exciter tous les ordres de l’État et même le peuple au nom d’Antonin… Il eut pour lui la faveur dont le peuple accueille toujours les nouveaux princes qui succèdent à des tyrans, mais faveur qui ne se soutient que par des vertus éminentes, et que les princes médiocres ont bientôt perdue. Enfin, dès que les lettres d’Héliogabale eurent été lues dans le sénat, on fit des voeux pour Antonin, on prononça des imprécations contre Macrin et contre son fils, Antonin fut d’une voix unanime proclamé empereur, et, comme il est dans la nature des hommes de se laisser facilement aller à croire véritable ce qu’ils désirent, tous les coeurs croyaient à ses vertus. Mais sitôt qu’il eut fait son entrée dans Rome, sans plus s’occuper de ce qui se passait dans la province, il fit construire et consacra à Héliogabale un temple sur le mont Palatin auprès du palais impérial ; il affecta d’y faire transporter et la statue de Junon, et le feu de Vesta, et le Palladium, et les boucliers anciles, enfin tous les objets de la vénération des Romains ; afin qu’à Rome on n’adorât d’autre dieu qu’Héliogabale. Il disait en outre que les religions des Juifs et des Samaritains, ainsi que le culte du Christ, seraient transportés en ce lieu, pour que les mystères de toutes les croyances fussent réunis dans le sacerdoce d’Héliogabale.

IV. Lors de la première assemblée du sénat, il fit demander sa mère. À son arrivée elle fut appelée à prendre place à côté des consuls, elle prit part à la signature, c’est-à-dire qu’elle fut témoin de la rédaction du sénatus-consulte : de tous les empereurs il est le seul sous le règne duquel une femme, avec le titre de clarissime, eut accès au sénat pour tenir la place d’un homme. Il établit aussi sur le mont Quirinal un petit sénat, ou sénat de femmes, dans un lieu où se tenait auparavant la réunion des dames romaines aux fêtes solennelles seulement, réunion à laquelle n’étaient admises que les femmes de consuls qu’on avait honorées des ornements consulaires ; c’est une concession qu’avaient faite nos anciens empereurs, en faveur de celles surtout qui n’avaient pas leurs époux anoblis pour qu’elles ne restent pas elles-mêmes sans distinction. Mais ce sénat sémiamirique n’enfanta que des édits ridicules sur les modes des femmes : on y décidait quel habit chacune porterait dans les rues de la ville ; quelle femme cèderait le pas à telle autre ; quelle était celle qui devait attendre le baiser de l’autre ; à qui serait réservée la voiture, à qui le cheval de selle, à qui l’âne ; et parmi celles qui avaient le droit de voiture, qui pourrait y atteler des mules, qui se ferait traîner par des boeufs ; parmi celles qui auraient le droit de monture, si la selle serait en pelleterie, en os, en ivoire ou en argent ; enfin qui aurait le droit de porter à sa chaussure de l’or ou des pierreries.

V. Dans un hiver que l’empereur passa à Nicomédie, comme il s’y comportait de la manière la plus dégoûtante, admettant les hommes à un commerce réciproque de turpitudes, les soldats se repentirent bientôt de ce qu’ils avaient fait, et se rappelèrent avec amertume qu’ils avaient conspiré contre Macrin, pour faire ce nouveau prince : ils pensèrent donc à porter leurs vues sur Alexandre, cousin de ce même Héliogabale, et auquel le sénat, après la mort de Macrin, avait conféré le titre de César. Car qui pouvait supporter un prince qui prêtait à la luxure toutes les cavités de son corps, quand on ne le souffre pas dans les bêtes elles-mêmes ? Enfin il en vint au point de ne plus s’occuper d’autre chose dans Rome, que d’avoir des émissaires chargés du soin de rechercher exactement les hommes les mieux conformés pour ses goûts abjects et de les introduire au palais pour qu’il pût en jouir. Il se plaisait en outre à faire représenter chez lui la fable de Pâris. Lui-même y jouait le rôle de Vénus, et, laissant tout à coup tomber ses vêtements à ses pieds, entièrement nu, une main sur le sein, l’autre sur les parties génitales, il s’agenouillait, et élevant la partie postérieure, il la présentait au compagnon de sa débauche. Il arrangeait aussi son visage, comme on peint celui de Vénus, et avait soin que tout son corps fût parfaitement poli, regardant comme le principal avantage qu’il pouvait tirer de la vie de se faire juger apte à satisfaire les goûts libidineux du plus grand nombre possible.

VI. Il trafiqua et des honneurs, et des dignités, et de la puissance, tant par lui que par ses gens et les ministres de ses turpitudes. Il conféra la dignité de sénateur sans aucun discernement d’âge, de cens, de noblesse, ne reconnaissant d’autre mérite que l’argent ; il vendit les charges de préfets de tribuns, d’ambassadeurs, de généraux d’armée, et jusqu’aux intendances et autres offices du palais. Les cochers Protogène et Gordius furent d’abord ses compagnons dans les courses de chars, puis ses complices dans tous les actes de sa vie. Il aima un certain Hiéroclès avec tant de passion, que, chose honteuse à rapporter, il lui baisait les parties naturelles, disant qu’il célébrait ainsi les mystères de Flore... Et ce n’est pas seulement les religions de Rome qu’il voulut abolir ; mais, s’efforçant d’établir dans le monde entier le culte unique de son dieu Héliogabale, il pénétra, profané qu’il était par la corruption de ses moeurs et s’accompagnant de gens aussi impurs que lui, dans le sanctuaire de Vesta, où n’ont accès que les vierges consacrées et les pontifes ; il enleva une statue, qu’il croyait être le Palladium, et l’ayant fait dorer, il la plaça dans le temple de son dieu.

VII. Il se fit aussi initier aux mystères de la Mère des dieux, et s’arrogea le taurobole... On le vit dans le temple au milieu d’eunuques fanatiques, agiter sa tête en tous sens, se lier les parties de la génération, faire enfin tout ce que font ordinairement les galles. Il représenta Vénus pleurant Adonis, avec tout l’appareil de gémissements et de contorsions qui caractérise en Syrie le culte de Salambo ; il donnait ainsi lui-même un présage de sa fin prochaine. Il déclarait hautement que tous les dieux n’étaient que les ministres du sien, assignant aux uns le titre d’officiers de sa chambre, à d’autres celui de ses valets, à d’autres enfin différents emplois près de sa personne.

VIII. Il sacrifia aussi des victimes humaines, et faisait recueillir à cet effet par toute 1’Italie des enfants nobles et beaux ayant leurs pères et leurs mères afin, sans doute, que la douleur fût plus grande pour chacun des deux parents. Il s’entourait de toutes sortes de magiciens qui travaillaient chaque jour avec lui, encouragés par ses exhortations, et les actions de grâces qu’il rendait aux dieux de leur avoir trouvé des amis, quand ils consultaient les entrailles des enfants, et écorchaient les victimes suivant le rite de leur nation. Quand il reçut la dignité de consul, ce ne fut ni des pièces d’or ou d’argent, ni des pâtisseries, ni des viandes découpées, mais des boeufs engraissés, des chameaux, des ânes et des cerfs, qu’il fit distribuer au peuple disant qu’il était de la dignité impériale de le traiter ainsi… Il établit des bains publics dans les bâtiments du palais, et en même temps y admit le peuple, afin de connaître ceux qui étaient le mieux conformés pour ses goûts dépravés. Et il s’attacha à faire rechercher dans toute la ville, jusque parmi les matelots, sous le nom de monobèles, ceux dont la virilité paraissait le plus prononcée.

IX. Or, il était trahi surtout par ceux qui s’affligeaient de se voir préférer d’autres hommes plus riches et mieux conformés qu’eux pour subir ses turpitudes. C’est alors que l’on commença à penser à se défaire de lui. Voici ce qui se passait à l’intérieur du palais.

X. Mais les soldats ne purent souffrir qu’un pareil fléau se voilât du titre d’empereur : ce furent d’abord des conversations secrètes ; puis ils parlèrent hautement dans les cercles, penchant tous pour Alexandre, que déjà le sénat avait déclaré César... Un certain Zoticus fut si puissant sous lui, que tous les autres grands officiers le traitaient comme s’il eût été le mari de son maître. En outre, ce même Zoticus, abusant de ce titre de familiarité, donnait de l’importance à toutes les paroles et actions d’Héliogabale, ambitionnant les plus grandes richesses, faisant aux uns des menaces, aux autres des promesses, trompant tout le monde, et quand il sortait d’auprès du prince, allant trouver chacun, pour leur dire : « J’ai dit telle chose de vous ; voilà ce que j’en ai entendu sur votre compte ; telle chose doit vous arriver, » comme font tous les gens de cette sorte, qui, admis auprès des princes à une trop grande familiarité, vendent la réputation de leur maître, qu’il soit mauvais ou bon ; et grâce à la sottise ou à l’inexpérience des empereurs, qui ne s’aperçoivent de rien, se repaissent du plaisir de divulguer des infamies. Il se maria et consomma le mariage, ayant un garçon de noce qui lui criait, « Perce, enfonce ; » et cela pendant que Zoticus était malade. Il demandait ensuite aux philosophes et aux personnages les plus graves, si dans leur jeunesse ils s’étaient laissé faire les mêmes choses que lui, et cela dans les termes les plus éhontés : car jamais il ne ménagea les paroles déshonnêtes, allant jusqu’à représenter des obscénités avec ses doigts, habitué qu’il était à fronder toute pudeur dans les assemblées et en présence du peuple.

XI. Il choisit parmi les affranchis des gouverneurs de provinces, des ambassadeurs, des proconsuls, des chefs militaires ; enfin il souilla toutes les dignités en les conférant à ce qu’il y avait de plus ignoble en dissolution… C’est lui, dit-on, qui imagina qu’aux fêtes de la vendange il fût permis aux esclaves de débiter sur leurs maîtres, et en leur présence, des vers burlesques, tels que lui-même en avait composés, et surtout en grec... Parmi les amis dépravés qui l’entouraient, il y avait des vieillards, et des espèces de philosophes, qui mettaient sur leur tête des coiffes à réseau, qui disaient se prêter à certaines turpitudes, qui se vantaient enfin d’avoir des maris. On pense généralement qu’ils inventaient ces mensonges pour entrer plus avant dans les bonnes grâces du prince par l’imitation de ses vices.

XII. Il nomma préfet du prétoire un danseur qui avait été histrion dans Rome ; il mit à la tête de ses gardes de nuit le cocher Gordius, et nomma commissaire des vivres Claudius Censor ; toutes les autres charges furent distribuées suivant que l’énormité de leur membre lui rendait les gens recommandables. Il établit procurateurs du vingtième sur les successions un muletier, un coureur, un cuisinier et un serrurier… Dans les festins, il se plaçait de préférence auprès des hommes prostitués, il prenait plaisir à leurs attouchements, et jamais il ne recevait de personne, plus volontiers que de leurs mains, la coupe, après qu’ils avaient bu.

XIII. À travers tous les maux inséparables d’une vie si désordonnée, il fit éloigner de lui Alexandre, qu’il avait adopté, disant qu’il se repentait de cette adoption : il manda au sénat de lui retirer le titre de César ; mais le sénat à cette proposition garda un silence complet, car cet Alexandre était un excellent jeune homme, qui, plus tard, se montra digne de l’empire, mais qui déplaisait à son père parce qu’il n’était pas vicieux. Il était son cousin, et, suivant quelques-uns, il était aimé des soldats, bien vu du sénat et de l’ordre des chevaliers. La fureur d’Héliogabale le porta jusqu’à souhaiter sa mort. Il aposta des gens pour l’assassiner, et voici le plan qu’il adopta : il feignit d’être épris d’amour pour un nouveau jeune homme, et se retira dans les jardins de la Vieille Espérance, laissant au palais sa mère, son aïeule et son cousin. L’ordre était donné d’égorger pendant ce temps ce jeune prince vertueux et si nécessaire à la république... Il envoya dans les camps couvrir de boue les inscriptions de ses statues, comme on a coutume de faire pour les tyrans. Il dépêcha aussi aux gouverneurs du jeune prince, avec promesse de biens et d’honneurs, l’ordre de le faire mourir de la manière qu’ils voudraient, soit au bain, soit par le poison, soit par le fer.

XIV. Mais les méchants ne peuvent rien contre l’innocence : aucune violence ne put amener qui que ce fût à se charger d’un pareil crime ; au contraire, les traits qu’il préparait aux autres se tournèrent contre lui-même, et il fut tué par ceux qu’il avait chargés de commettre le meurtre. Aussitôt qu’on eut vu les inscriptions des statues souillées de boue, la fureur des soldats fut à son comble : arrivés au palais, ils trouvent Alexandre avec sa mère et son aïeule ; ils les gardent avec la plus grande sollicitude ; puis les emmènent dans le camp. Semiamira, la mère d’Héliogabale, inquiète sur le sort de son fils, les avait suivis à pied. De là on partit pour les jardins, où l’on trouva Varius se préparant à une course de chars, tout en attendant avec anxiété la nouvelle de la mort de son cousin. Épouvanté par le bruit soudain des soldats, il se cacha dans un coin et se couvrit d’une tapisserie qui était à l’entrée de sa chambre. Il envoya de ses officiers, les uns pour apaiser les soldats dans le camp, les autres pour calmer ceux qui avaient déjà pénétré dans les jardins. Antiochianus, l’un de ces officiers, alla donc trouver les soldats qui étaient entrés dans les jardins, et parvint à les détourner du projet de tuer l’empereur, en leur rappelant leur serment, parce qu’ils étaient en petit nombre, et que la plupart de leurs compagnons, retenus par le tribun Aristomaque, étaient restés avec l’étendard. Voilà ce qui se passa dans les jardins.
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Ven 9 Nov - 3:49

XV. Mais, au camp, les soldats répondirent aux instances de l’officier, qu’ils épargneraient Héliogabale s’il éloignait de sa personne les hommes débauchés, les cochers et les histrions, et s’il revenait à un genre de vie plus honnête ; qu’ils tenaient surtout à ce qu’on fît disparaître ces hommes qui, au grand regret de tous, avaient acquis tant de pouvoir auprès de lui, et qui pour des futilités, pour une vaine fumée, faisaient trafic de toutes ses faveurs. Alors Hiéroclès, Gordius et Murissimus sont éloignés, ainsi que deux amis sans honneur, qui de sot qu’il était le rendaient plus sot encore… Mais Héliogabale redemandait avec instance Hiéroclès, l’homme le plus impudique, et inventait chaque jour de nouveaux pièges contre César. Enfin, aux calendes de janvier, ayant été tous deux ensemble désignés consuls, il ne voulut pas paraître en public avec son cousin.

XVI. Il ne différa pas plus longtemps la mort de son cousin ; mais craignant que le sénat ne portât ses vues sur quelque autre, si lui-même le tuait, il ordonna que le sénat quittât la ville sur-le-champ. Ceux même qui n’avaient ni voitures ni domestiques reçurent l’ordre de partir sans délai : les uns louèrent des porteurs, les autres prirent les montures qu’ils trouvèrent. Sabinus, personnage consulaire, étant resté dans la villa, Varius appela un centurion, et lui commanda à voix basse de tuer le sénateur. Mais le centurion, qui était un peu sourd, crut qu’on lui ordonnait de le chasser de la ville ; ce qu’il fit. Ainsi Sabinus ne dut la vie qu’à l’infirmité d’un centurion... Mais les soldats, surtout les prétoriens, soit qu’ils craignissent une vengeance pour ce qu’ils avaient tenté déjà contre Héliogabale, soit à cause de la haine dont ils se voyaient l’objet, conspirèrent pour délivrer la république, et commencèrent par faire périr les complices du prince par différents genres de supplices, les uns en leur arrachant les entrailles, les autres en les empalant, afin que leur mort eût quelque conformité avec leur vie.

XVII. Après cela on l’attaqua lui-même ouvertement, et enfin il fut tué dans des privés où il s’était réfugié. Traînant ensuite son cadavre sous les yeux du peuple, les soldats l’outragèrent au point de le jeter dans un égout. Mais, cet égout se trouvant trop étroit, on le traîna dans tous les coins du Cirque, puis on le précipita dans le Tibre par-dessus le pont Émilien, après lui avoir attaché des poids, pour qu’il ne revînt pas sur l’eau, et ne pût jamais recevoir de sépulture. Son nom d’Antonin fut effacé par ordre du sénat ; on ne laissa subsister que ceux de Varius Héliogabale… Après sa mort, on lui donna ceux de Tibérien, de Traîné, d’Impur, et beaucoup d’autres encore, suivant qu’on voulait désigner les différentes actions qu’on lui attribuait. Seul de tous les princes, il fut traîné, jeté dans un égout et précipité dans le Tibre, ce qui fut l’effet de la haine qu’on lui portait unanimement, malheur le plus grand qu’un prince ait à éviter : car celui-là n’est pas digne d’un tombeau, qui n’a pas su mériter l’amour du sénat, du peuple et de l’armée.

XVIII. Après Antonin Héliogabale on s’occupa, avant toutes choses, du soin d’empêcher que jamais femme ne mit le pied au sénat, et l’on dévoua aux enfers, chargée de malédictions, la tête de celui qui introduirait pareille énormité. On lit dans des lettres écrites sur sa vie bien des obscénités ; mais comme ce sont des choses qui ne méritent pas d’être transmises à la mémoire, j’ai cru suffisant de rapporter ici les faits qui prouvent son amour excessif des plaisirs, tant lorsqu’il n’était que simple particulier, que depuis qu’il fut empereur : ainsi, étant simple particulier, il disait vouloir imiter Apicius ; étant empereur, c’était Néron, Othon et Vitellius qu’il se proposait pour modèles.

XIX. Il fut le premier comme homme privé qui couvrit ses lits d’étoffes d’or, et il s’autorisait de la vente publique qu’avait faite Marc Antonin de tout le mobilier impérial. Il distingua ses repas d’été par différentes couleurs, par exemple, aujourd’hui vert pré ou vert de mer, demain bleu d’azur, et ainsi, en variant de couleur de jour en jour, pendant tout le cours de l’été. Le premier il eut des marmites à réchaud en argent, ainsi que des chaudrons du même métal. Depuis il eut des centaines de vases d’argent sculptés, dont plusieurs représentaient des images fort obscènes. Le premier il imagina le vin au mastic, le vin au pouliot et toutes ces inventions que le luxe a conservées. Le vin rosat était connu avant lui, mais il y ajouta des pommes de pin concassées pour le rendre plus odorant. En général, on ne fait mention d’aucune de ces boissons avant Héliogabale, dont toute la vie ne fut employée qu’à la recherche des plaisirs. C’est lui qui le premier fit faire des saucisses de poissons, par exemple d’huîtres de plusieurs sortes, de conques marines, de langoustes, de homards, et de scilles. Il parsemait de roses ses salles à manger, les lits et les portiques, et se promenait sur les fleurs de toute sorte, lis, violettes, jacinthes et narcisses. Jamais il ne prit un bain sans y verser des parfums exquis ou du safran. Il ne couchait volontiers que sur des coussins remplis de poils de lièvre ou de plumes prises sous l’aile des perdrix, et changeait souvent d’oreillers.

XX. Souvent, après dîner, il invitait le préfet de la ville à venir boire avec lui, ainsi que les préfets du prétoire, et, s’ils refusaient, il les y faisait contraindre par les maîtres des offices. Il avait le projet d’établir dans chaque ville, en qualité de préfets, de ces gens qui font métier de corrompre la jeunesse : Rome en aurait eu quatorze ; et il l’eût fait s’il eût vécu, décidé qu’il était à élever aux honneurs tout ce qu’il y avait de plus abject et les hommes des plus basses professions. Il eut des lits en argent massif, tant pour manger que pour coucher. Il se fit servir souvent, à l’exemple d’Apicius, des talons de chameaux, des crêtes prises sur des coqs vivants, des langues de paons et de rossignols, parce que c’était, disait-on, un préservatif contre la peste. Il faisait servir aux officiers du palais des plats immenses remplis d’entrailles de mulets, de cervelles de phénicoptères, d’oeufs de perdrix, de têtes de perroquets ; de faisans et de paons. Il faisait paraître des cirrhes de mulets en si grande quantité qu’on les présentait en guise de cresson, de céleri et de fenugrec, remplissant des vases à faire cuire les fèves et des plats ; ce qui est réellement étonnant.

XXI. Il nourrissait des chiens avec des foies d’oies. Il éprouvait un plaisir tout particulier à avoir des lions et des léopards privés de leurs armes naturelles. Il les faisait dresser par des dompteurs d’animaux, et au second et au troisième service, il les faisait apparaître tout à coup, pour jouir de la stupeur des convives, qui ignoraient qu’ils fussent sans moyens de nuire, et rire ensuite à leurs dépens. Il envoya à ses écuries donner à ses chevaux des raisins d’Apamée; il nourrit des lions et d’autres animaux avec des perroquets et des faisans. Pendant dix jours, il se fit servir chaque jour trente tétines de laies avec leurs vulves, et sur la même table des pois avec des parcelles d’or, des lentilles avec des pierres de foudre, des fèves avec des morceaux d’ambre, et du riz avec des perles. Il sema aussi des perles en guise de poivre sur des poissons et sur des champignons. Il accabla tellement de violettes et de toutes sortes de fleurs ses parasites au moyen de lits de table qui se retournaient, que plusieurs furent suffoqués, n’ayant pu parvenir à se dégager. Il mélangeait à l’eau des piscines et des baignoires des vins d’aromates, à la rose, à l’absinthe. Il invitait le bas peuple à boire avec lui, et lui-même but tant en sa compagnie, que, bien qu’il n’y eût que lui qui eût bu dans la piscine, on s’apercevait déjà qu’il y avait bu. Au lieu du petit présent qu’on faisait d’ordinaire après les repas, il donna des eunuques, des quadriges, des chevaux avec leurs housses, des mulets, des litières, des chars ; il donna jusqu’à mille auréus, et cent livres d’argent.

XXII. Il inscrivait sur les cuillers les lots qu’il destinait aux convives : ainsi l’un gagnait dix chameaux, un autre dix mouches ; celui-ci dix livres d’or, celui-là dix livres de plomb ; un autre dix autruches, un autre dix oeufs de poule ; enfin c’était une véritable loterie où l’on tentait la fortune. Cette mode, il l’introduisit même dans ses jeux ; il mettait au sort dix ours, dix grillons, dix laitues, dix livres d’or. C’est lui qui institua cette coutume, que nous voyons encore aujourd’hui. Il appela aussi les comédiens à tirer au sort, et les lots qu’il offrait étaient ou des chiens morts ou une livre de chair de boeuf : il y mit aussi cent auréus, mille deniers d’argent, cent petites pièces de cuivre, et autres objets semblables, que le peuple reçut avec tant de joie, qu’il se félicitait dès lors d’avoir un tel empereur.

XXIII. On rapporte qu’il donna des naumachies sur des lacs creusés de main d’homme qu’il avait remplis de vin, et que les manteaux des combattants étaient parfumés d’essence d’énanthe ; qu’il conduisit au Vatican des chars attelés de quatre éléphants, après avoir fait détruire les tombeaux qui gênaient son passage ; que dans le Cirque, pour son spectacle particulier, il fit atteler aux chars quatre chameaux de front. On rapporte qu’il fit rassembler des serpents par des prêtres de la nation des Marses, et qu’avant le jour, au moment où le peuple a coutume de se réunir pour célébrer les jeux, les ayant lâchés tout à coup, un grand nombre de personnes furent victimes de la morsure de ces reptiles et du désordre inséparable de la fuite. Il avait une tunique toute tissue d’or, une de pourpre, et un manteau de Perse si chargé de pierreries, qu’il fléchissait, disait-il, sous le poids du plaisir. Il adapta des pierres précieuses à ses chaussures, et même des pierres gravées ; ce qui fit rire tout le monde : comme si l’on pouvait voir le travail d’artistes célèbres sur des pierres placées à ses pieds. Il voulut aussi se servir d’un diadème garni de pierres précieuses, afin d’être plus beau et pour que sa tête ressemblât davantage à celles des femmes : il le porta jusque dans l’intérieur de son palais… Il fit creuser, assez loin dans les terres, des bassins où il amena l’eau de la mer, et les distribua aux meilleurs nageurs de ses amis, puis enfin, y introduisit du poisson. Il fit charrier des neiges dans son verger, pour en avoir une montagne dans l’été. Jamais près de la mer il ne mangea de poisson ; mais dans les lieux qui en étaient le plus éloignés, il voulut que tout vînt de la mer ; et dans l’intérieur des terres il nourrissait ses gens de laitances de lamproies et de loups marins.

XXIV. Les poissons qu’il se faisait servir étaient toujours cuits à une sauce azurée comme l’eau de la mer, et conservaient la couleur qui leur était naturelle. Il eut pendant quelque temps des bains de vin rosat, avec des roses il y but avec tous les siens et parfuma de nard les étuves. Il mit du baume au lieu d’huile dans les lampes. Il établit dans sa maison des lupanars pour ses amis, ses créatures et ses serviteurs… Il employait des boeufs pour tirer les poissons de ses viviers : il s’amusait à attacher à 1a roue d’un moulin ses parasites ; et, par un mouvement de rotation, tantôt il les plongeait sous l’eau, tantôt il les faisait revenir au-dessus: il les appelait alors ses chers Ixions. Il pava de pierres de Lacédémone et de porphyre plusieurs cours du palais qu’il nommait Antoniniennes…. Il avait formé le projet d’ériger une immense colonne où l’on eût monté par un escalier intérieur, et sur laquelle il aurait placé son dieu Héliogabale ; ne trouvant pas de pierre assez grande, Il pensait à en faire venir une de la Thébaïde.

XXV. Quand ses amis étaient ivres, il lui arrivait souvent de les enfermer, et, dès que la nuit était arrivée, il introduisait dans leur chambre des lions, des léopards et des ours privés de leurs armes naturelles, de sorte qu’à leur réveil, le matin, ou même au milieu de la nuit, ce qui était plus terrible, ils trouvaient ces animaux auprès d’eux ; la frayeur en fit mourir plusieurs. À ses amis de plus basse condition, il faisait souvent mettre, au lieu des coussins ordinaires, des espèces d’outres souillées, et, pendant qu’ils mangeaient, il en faisait échapper l’air, de sorte que tout à coup ils se trouvaient sous la table. Le premier il imagina d’étendre les coussins à manger, non plus sur des lits, mais par terre, en demi-cercle, afin que les serviteurs pussent retirer l’air des outres par les pieds. Il fit infliger en réalité aux comédiens qui jouaient des rôles d’adultères, un supplice qui n’était ordinairement que simulé. Il racheta souvent à tous les maîtres de lupanars les femmes publiques qu’ils possédaient, et leur rendit la liberté. Parmi les futilités qui frisaient l’objet des conversations, on vint un jour à parler de ce qu’il y avait à Rome de gens affectés de hernies ; il en fit dresser la liste générale, et les fit venir au bain, où il se lava avec eux : dans le nombre il y avait des personnages honorables. Souvent, avant son repas, il se fit donner des spectacles de gladiateurs et d’athlètes. Dans le lieu le plus élevé de l’amphithéâtre, il se fit placer un lit de table, et pendant qu’il mangeait, il contemplait les chasses du Cirque ou le supplice des condamnés. Il fit quelquefois servir à ses parasites, au second service, des objets représentés en cire, d’autres fois en bois, souvent en ivoire, ou en terre cuite, ou même en marbre ou en pierre, en sorte que sous ces matières différentes on eût cru voir les mêmes mets qu’à lui : mais lui seul mangeait ; les autres se contentaient de boire à chaque plat, et se lavaient les mains comme s’ils eussent mangé.
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Ven 9 Nov - 3:50

XXVI. Le premier des Romains, il se servit de vêtements tout de soie : auparavant on n’employait que des étoffes mi-soie. Jamais il ne toucha de linge lavé, disant que c’était bon pour les mendiants… Il ramassa au Cirque, au théâtre, au stade, dans les bains et partout, toutes les courtisanes, qu’il réunit dans un édifice public, et qu’il harangua comme s’il eût parlé à des soldats, les appelant braves camarades ; son discours roulait sur la diversité des postures et des plaisirs. Ensuite il fit entrer dans cette assemblée de vieux entremetteurs recueillis de toutes parts, ainsi que les jeunes garçons et les jeunes hommes les plus voués à la débauche, et, s’étant avancé vers les courtisanes en habit de femme, le téton découvert, puis vers les hommes en posture de jeune garçon qui se prostitue, il leur annonça, comme à des soldats, qu’après l’assemblée il leur ferait une largesse de trois auréus, et les engagea à demander pour lui aux dieux des sujets dignes de leur être recommandés. Il plaisantait aussi avec ses serviteurs, au point de leur ordonner, moyennant récompense, de lui apporter mille livres de toiles d’araignées ; et l’on raconte qu’il en recueillit ainsi dix mille livres, et qu’il disait que par là on pouvait juger de la grandeur de Rome. Il envoyait aux parasites, par ses officiers de bouche, et comme provision pour l’année, des vases remplis de grenouilles, de scorpions, de serpents et autres animaux hideux. Il enfermait aussi dans de pareils vases, des quantités infinies de mouches, qu’il appelait des abeilles privées.

XXVII. Il servit à ses parasites des repas de verre, et quelquefois mettait sur la table des nappes peintes, représentant les mets qui devaient paraître, et dans la même quantité que devait en contenir le service ; ces peintures étaient faites en broderie, ou en point de tapisserie; d’autres fois c’étaient des tableaux peints qui leur représentaient le dîner entier, et devant tout cela ils étaient tourmentés par la faim. Il mêla des pierres précieuses aux fruits et aux fleurs ; il jeta par la fenêtre autant de mets qu’il en avait fait servir à ses amis. Comme alors, grâce à l’économie de Trajan et à celle de Sévère, il y avait à Rome une provision de blé pour sept ans; sur cette réserve, qui appartenait au peuple romain, il fit donner la provision d’un an aux filles publiques, aux maîtres de lupanars et aux débauchés de la ville ; il en promit autant à ceux des provinces.

XXVIII. Il attela quatre énormes chiens à un char, et se fit traîner ainsi jusqu’à son palais ; il marcha aussi publiquement traîné par quatre énormes cerfs : il se fit un attelage de lions, et s’appelait alors la Mère des dieux. Il attela des tigres, et alors il était Bacchus, et à chaque changement, il prenait les costumes sous lesquels on représentait ces différentes divinités. Il eut à Rome de ces petits dragons que les Égyptiens appellent bons génies. Il eut aussi des hippopotames, un crocodile, un rhinocéros, enfin tous les animaux d’Égypte que leur nature lui permit d’entretenir. Il fit quelquefois servir à table des autruches, disant qu’il était commandé aux juifs d’en manger. On lui attribue un fait bien singulier : ayant invité à sa table des personnages éminents, il joncha de safran le lit demi-circulaire où il les fit coucher, disant que c’était la litière qui convenait à leur dignité. Il faisait de la nuit le jour, et du jour la nuit : c’était, à son avis, une des conditions de la magnificence. De sorte que le soir il se levait, et recevait les salutations, et que le matin il pensait à se coucher. Il donnait tous les jours quelque chose à ses amis, et il lui était difficile de laisser aller qui que ce fût sans lui avoir fait quelque présent, si l’on en excepte les hommes de moeurs frugales, qui à ses yeux ne méritaient aucune considération.

XXIX. Ses voitures étaient enrichies d’or et de pierreries : il méprisait celles qui n’avaient que de l’argent, de l’ivoire ou du cuivre. Il attelait ensemble deux femmes des plus belles, quelquefois trois, d’autres fois quatre, ou même plus, le sein découvert, et se faisait voiturer ainsi mais le plus souvent il était nu, lorsque des femmes nues le traînaient. Il avait encore pour habitude d’inviter à ses repas huit hommes chauves, huit louches, huit goutteux, huit sourds, huit noirs, huit au corps fluet et huit chargés d’embonpoint, et comme le demi-cercle ne pouvait pas les contenir, il excitait à rire aux dépens de tous. Il donna à ses convives toute l’argenterie qui avait servi à un repas, ainsi que toutes les coupes ; et cela assez souvent. Le premier des empereurs romains il donna au peuple l’hydrogarum, qui jusque-1à était réservé pour les soldats, et qu’Alexandre Sévère leur rendit aussitôt qu’il fût empereur. Il donnait comme problèmes à ses convives de nouvelles sauces à inventer, et celui dont l’idée lui convenait, recevait de lui un magnifique présent, par exemple, un habit de soie, ce qui alors était extrêmement rare et fort recherché. Il condamnait, au contraire, celui dont l’avis lui avait déplu, à manger toujours la préparation culinaire qu’il avait conseillée jusqu’à ce qu’il trouvât mieux. Jamais il ne s’assit que parmi les fleurs et les parfums. Il aimait qu’on élevât au-dessus de leur valeur le prix des choses qu’on préparait pour sa table, assurant que c’était un aiguillon pour l’appétit.

XXX. Il se déguisa en pâtissier, en parfumeur, en traiteur, en marchand de vin, en entremetteur, et en fit les fonctions dans son palais. Il fit offrir aux divers services d’un seul repas, six cents têtes d’autruche pour en faire manger les cervelles. Il donna un jour un repas composé de vingt-deux services très bien fournis, et entre chaque service on se lavait les mains, puis lui et ses amis prenaient des femmes et juraient d’arriver au plaisir. Une autre fois, chaque service ayant été porté dans les maisons d’autant d’amis, l’un au Capitole, l’autre au mont Palatin, un autre à la porte Viminale, un autre sur le mont Célius, un autre au-delà du Tibre, on alla par ordre manger chaque service à la maison de chacun, de sorte que le jour entier suffit à peine à ce repas ; car après chaque service on se lavait les mains, puis on passait aux femmes. On raconte qu’il établit des bains en plusieurs endroits, s’en servit une fois, et les fit démolir aussitôt, pour n’avoir pas de bains attitrés. Il en fit autant, à ce qu’on dit, pour des maisons, des villas, des chambres à coucher. Mais beaucoup de tous ces récits, qui passent l’imagination, ont été, suivant moi, inventés par des gens qui, pour flatter Alexandre, cherchaient à abaisser Héliogabale.

XXXI. On rapporte qu’il racheta cent mille sesterces une courtisane très connue et très belle, qu’il la respecta comme une vierge et la laissa intacte. Dans le temps qu’il n’était que simple particulier, comme on lui disait : « Ne craignez-vous pas de devenir pauvre ? » il répondit : « Que peut-il m’arriver de mieux, que d’hériter de moi-même et de ma femme ? » Il avait en outre des biens qui lui avaient été légués en faveur de son père. Il disait qu’il ne voulait pas avoir de fils, de peur qu’il ne lui en advînt qui eussent des moeurs honnêtes. Pour parfumer ses chambres à coucher, il faisait briller des aromates des Indes sans charbons... Il allait toujours au bain avec des femmes : il leur appliquait alors un dépilatoire, et s’en frottait aussi lui-même la barbe ; et, ce qu’on a honte de répéter, il se servait du même et en même temps. Il rasa également de sa propre main les parties viriles de ses gitons avec le même rasoir dont il se servait ensuite pour faire sa barbe...

XXXII. Jamais il ne mit deux fois la même chaussure, ni les mêmes bagues…Il faisait ses excréments dans des coupes d’or et urinait dans des vases de myrrhe et d’onyx. On rapporte de lui le mot suivant : « Si jamais j’ai un héritier, je lui donnerai un tuteur qui le contraigne à faire ce que j’ai fait moi-même, et ce que je ferai. » Il eut aussi pour habitude de distribuer ainsi ses repas : un jour il ne mangeait que des faisans, et tout le service se composait de chair de faisan ; un autre jour, que des poulets ; un autre, que de tel poisson ; le lendemain, que de tel autre ; aujourd’hui, que du porc ; demain, que des autruches ; le jour d’après, que des légumes ; ensuite, que des fruits ; ensuite, que des pâtisseries ; ensuite, que du laitage. Souvent il enferma des nuits entières jusqu’au jour, ses amis avec de vieilles éthiopiennes, leur disant que c’étaient les femmes les plus belles. Il en fit autant pour les hommes, licence qui dura jusqu’au temps de Philippe l’Arabe. Il riait quelquefois si fort au théâtre, que l’on n’entendait plus que lui ; lui-même il chanta, il dansa, il joua de la flûte, il emboucha la trompette, il joua de la pandore, toucha de l’orgue. On dit qu’enveloppé d’une cape de muletier pour n’être pas reconnu, il visita en un même jour toutes les courtisanes du Cirque, du théâtre, de l’amphithéâtre, et de tous les autres lieux de la ville, et que, sans se livrer avec toutes à la débauche, il leur distribua des pièces d’or en leur disant : « C’est Antonin lui vous donne cela ; mais que personne ne le sache. »

XXXIII. Comme des prêtres syriens lui avaient prédit qu’il périrait de mort violente, il avait préparé en conséquence des lacets tissus de soie pourpre et écarlate pour s’en servir à s’étrangler, si la nécessité l’y contraignait. Il avait aussi disposé des glaives d’or pour se tuer en cas d’urgence. Il avait enfermé des poisons sous des pierres de foudre, des hyacinthes et des émeraudes, pour se donner la mort s’il avait quelque malheur plus grand à redouter. Il avait fait construire aussi, pour se précipiter, une tour très haute, au bas de laquelle le sol était couvert de plaques d’or et de pierreries, disant que sa fin même devait être magnifique, et mettant un certain luxe à ce qu’on dit de lui qu’il était le seul qui fût mort ainsi. Mais tout cela fut inutile : car, comme nous l’avons dit, il fut tué par ses gardes du corps, honteusement traîné par les places publiques, descendu dans les égouts, puis jeté dans le Tibre.

XXXIV. J’ai omis bien des faits ; mais ce sont de hideuses actions, des choses qu’on ne peut répéter sans rougir ; ceux que j’ai relatés, je les ai palliés, autant que j’ai pu, sous le voile d’expressions adoucies.

XXXV. Voilà tout ce que j’avais à dire d’Héliogabale…
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Ven 9 Nov - 5:06

récréation:

l'oeuvre d'Alma-Tadema relève à tous égards du kitsch victorien; lecteur assidu des historiens grecs et latin, Tadema a adapté au 20ème siècle une image cinématographique et peplumesque de l'histoire antique... à une époque où le cinéma balbutiait.
Les sujets traités le sont toujours avec décence, mais dans les lointains se passent des choses moins avouables.

Aujourd'hui Marcus Varius devrait jouir d'une certaine célébrité en tant que formidable inventeur de la cuisine moderne. Mais n'y eut-il qu'une chose à en retenir, ce serait l'importation des roses.
Héliogabale fit planter de rosiers toute la baie de Naples: parallèlement, il inventa le vin rosé, ce breuvage qui fait si mal à la tête et donne envie de... vivre
Dans ce tableau Héliogabale est allongé sur le ventre: ce ne sont pas des violettes qui pleuvent, mais des pétales de rose, dans lesquels s'étouffent les participants de l'orgie. On dit que Lawrence Alma-Tadema fit venir des mois durant de Nice des roses par kilos, chaque jour, afin de peindre sur le motif chaque pétale représenté sur le tableau.



Le plus célèbre tableau d'Alma-Tadema se rapporte aussi à Héliogabale: "Spring", célébration de Flore, détourne les fastes supposés des cérémonies solaires. C'est encore l'emprereur qui y préside: toutes les figures du cortège étaient, parait-il, des familiers du peintre. Alma-Tadema passa quatre années complètes à finir ce panneau, autant qu'Héliogabale officiellement rêgna!

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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Lun 12 Nov - 11:22

Commentaire



Les autres sources antiques concernant Héliogabale sont parmi les historiens grecs :
Dion Cassius Histoire Romaine Livre LXXX : très fragmentaire et sans doute passablement embrouillé par les divers copistes, au point qu’on se demande si certains n’y ont pas introduit une confusion avec un deuxième personnage, dû au surnom de Sardanapale dont Dion affuble le souverain.
Plus fiable et plus détaillé Herodien Livre V donne une vision organisée du déroulement des faits, même s’il accrédite la thèse de divers emportements criminels qui ne paraissent pas très conformes au personnage.
En effet quelque comparaison que ces auteurs veuillent établir, Bassien n’est pas Néron, et il ne semble pas avoir un goût prononcé pour la cruauté gratuite : au contraire il gagne ses ennemis par des promesses d’amnistie, il répugne à châtier ceux qui le trahissent, il ne fait assassiner aucun de ses concurrents ni de ses proches, il pleure devant la misère et couvre de présents les plus pauvres.

Lorsqu’on lit Aelius Lampridius, il convient de se souvenir non seulement qu’il s’agit de témoignages tardifs, de racontars peu fiables, d’un auteur qui, en dépit du désordre de sa pensée tend à se rapprocher du grand modèle qu’est Suétone dans la description des exactions de Néron, Tibère ou Caligula, mais aussi qu’il est au service de Constantin, premier empereur à faire du christianisme la religion officielle, et de l’église catholique romaine la puissance politique qu’elle est restée tout au long des 15 siècles suivants : il est donc très important de créer des repoussoirs, des modèles négatifs susceptible de glorifier le grand empereur chrétien.

Cela ne suffit pas à expliquer la fascination de la postérité pour un souverain qui n’a rêgné que quatre ans environ, au beau milieu d’une multitude d’empereurs dont on a oublié le nom. Pour trouver un imperator important avant lui il faut remonter à Caracalla, fils de Septime Sévère, puis 50 ans après son règne pousser jusqu’à Antonin.
Les excentricités et la lubricité qu’on prête à Varius Bassien, si elle marquent facilement les esprits et forment un terreau fertile pour toute une fantasmatique de la décadence, masquent sans doute une réalité très différente.
On lit dans l’Encyclopédie Catholique (http://www.newadvent.org/cathen/07206b.htm) ce jugement inattendu et assez pertinent:
« Heliogabale vécut à Rome comme un despote oriental ; se livrant aux plaisirs sensuels les plus détestables, il conféra au pouvoir impérial une bassesse inspirée des vices les plus honteux, mais qui trouvaient leur origine dans certains rites des religions orientales naturalistes »
Il y a dans ce point de vue une certaine lucidité…

Le seul projet de Marc-Aurèle Antonin (son nom d’empereur romain), celui qu’il a tenté de mettre en œuvre sans relâche est certes délirant, mais, dans l’occident du 3ème siècle, il est unique et révolutionnaire. Contrairement à ses prédécesseurs, Héliogabale ne s’est pas détourné du gouvernement terrestre pour vivre dans la luxure et la mollesse. Son rêve n’est pas d’ordre politique mais religieux. Héliogabale a voulu placer son Dieu à la tête de l’Etat, il a tenté de cimenter l’Empire vacillant par l’introduction d’un monothéisme absolu, un culte venu d’orient, dont il est par héritage familial le désservant suprême. Dans l’histoire des idées, il représente en occident le même bouleversement –éphémère en apparence- qu’Amenophis IV (Akhenaton) en Egypte, dont il semble parfois l’héritier spirituel.
Ce grand dessein dont il devint la victime expiatoire et symbolique est assez étrange chez un adolescent de quatorze ans, élevé depuis toujour, il est vrai, dans la pratique cérémonielle et les danses d’action de grâce : c’est par le spectacle du service de son culte dans le temple d’Emèse qu’il a fasciné les soldats, et la longue marche qu’il effectue à partir de Nicomèdie pour gagner Rome est en fait une procession dans laquelle il escorte l’aérolithe, la pierre conique noire qui figure le lien avec son Dieu, Elagabal.
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Lun 12 Nov - 11:38

l'un des articles les plus instructifs et des moins partiaux concernant Heliogabale se trouve sous la plume de Michel Prieur (spécialiste des monnaies antiques et si je ne m'abuse professeur de droit). On le trouve à ces adresses:
http://www.inumis.com/rome/articles/elagabale/elagabale2.html
ou
http://www.cgb.fr/monnaies/vso/v13/articles/index.html
j'en cite la plus grande partie:

Citation :
ELAGABALE OU LE RÊVE ASSASSINÉ

Une relecture de la vie d'Elagabal à la lumière des fondements métaphysiques des religions sémitiques, totalement ignorés des romains qui ne retenaient que l'aspect folklorique du culte d'Isis ou de celui de la Dea Syria, conduit à alléger considérablement les torts du fils de Soémias.

Elagabale est le grand prêtre d'une religion extrêmement ancienne, probablement contemporaine directe du culte de Ram des peuples pasteurs indo-européens. Elle se fonde d'une montagne ("AL GaBaL", la montagne en arabe), du désert, du soleil et du palmier. (Les descriptions de "parasols" autour de la Pierre Noire portée en char sont une excellente plaisanterie, il s'agit d'images de palmiers portant des régimes de dattes).

Sa spécificité parmi les cultes locaux est sa conception judaïque d'un Dieu inconnaissable, infini, inimaginable (au sens propre "dont on ne peut faire d'image") par opposition aux Baals très spécialisés - presque opératifs - de la région. Baals de villes ou de régions (Baal Berit, Baalat Jibal, Baal Bekaa, Melqart à Tyr), Baals spécialisés comme Baal Marcod - dieu "de la danse"(des régions affligées de tremblements de terre) ou Baalshamin (dieu du soleil, shams en arabe), aucun n'est aussi abstrait qu'Elagabal. Il en est de même pour les divinités Mères ou Baalats dont la plus célèbre est Asthoreth, redoutable concurrente de Jéhovah (Dans Rois I.19,10, le prophète Elie s'exclame "Les fils d'Israel ont abandonné l'Alliance, ils ont détruit les autels du Seigneur et tué ses prophètes par l'épée !". Dans Rois I.18,22, il ajoute "Je suis le seul survivant des prophètes du Seigneur quand les prêtres de Baal sont quatre cent cinquante !" Sous le règne de Salomon, le prophète Alhiyya de Silo accuse : "Ainsi parle le Seigneur, dieu d'Israel : Je vais retirer le royaume des mains de Salomon car, hors une tribu, ils m'ont abandonné et s'agenouillent devant Astoreth, déesse des Phéniciens !" - Rois I.11,33)

Dans la religion d'Elagabal, le grand prêtre est l'hypostase terrestre de Dieu et le soleil est son hypostase céleste. Le fameux bétyle à l'aigle du temple d'Emèse n'est absolument pas un dieu mais simplement la matérialisation du lien entre le Ciel et la Terre. Nous trouvons un parallèle très éclairant avec la dernière grande religion bétylique, l'Islam, où la Pierre Noire conservée dans la Kaaba, autour de laquelle le fidèle accompli sept circonvolutions lors du grand pèlerinage, n'est ni Dieu, ni une image de Dieu, mais le témoignage de Dieu. L'Islam, religion plus récente donc plus épurée, illustre très clairement cette aspiration vers l'Unique dans son affirmation de foi fondamentale "Il n'est d'autre Dieu que Dieu et il n'a pas d'associé" (Etymologiquement, la traduction par associé du mot "shariq" est idoine puisque société commerciale se dit "shariqat") Pour l'Islam comme pour le Judaïsme, le catholicisme avec son dieu trinitaire et ses saints est un blasphème polythéiste.

Aucune monnaie d'Elagabale ne représente Dieu mais la personne de l'empereur comme Grand-Prêtre "Summus Sacerdos" et non comme dieu. Les représentations de la Pierre Noire ne sont pas des représentations divines mais des commémorations d'un événement au même titre que l'empereur sacrifiant. Il faut d'ailleurs remarquer que les titulatures ne confondent jamais le nom romain de l'empereur, Marc Aurèle Antonin, avec son titre religieux d'Elagabal et ne reprennent jamais son nom originel Yari Bassian. (Varius Avitus Bassianus pour les romains).

Il est certain que l'apparition de la corne frontale sur les portraits monétaires de la fin du règne relève d'une décision personnelle de l'empereur. La corne frontale est, à l'époque dans l'espace sémitique et antérieurement dans l'espace indo-européen, un attribut sacré qui fait relever son porteur de l'ordre divin. Corne de Ram chez les indo-européens, corne pour Lysimaque, Démetrius Poliorcétes ou certains séleucides, cornes d'Ammon et de Moïse chez les sémites, mais aussi chez Lysimaque pour le divin Alexandre le Grand. Ce symbole remonte à la plus haute antiquité lorsque les peuples non encore sédentarisés, pasteurs, identifiaient leurs divinités à des chefs de troupeaux, d'ou le symbole du bélier. Ce symbole est tellement étranger à l'iconographie romaine qu'il a certainement été choisi et décidé par l'empereur lui-même pour usage dans les imagines.

Toute cette aspiration vers l'Unique et le divin est totalement incompréhensible aux romains et à leur kyrielle de dieux spécialisés et va faire apparaître les actes de piété d'Elagabal comme des sacrilèges révoltants.

S'il est clair que la psyché d'un enfant sanctifié dès sa naissance - la charge de grand prêtre étant héréditaire par les mâles - peut poser des problèmes pratiques, la déviance d'Elagabal est hypertrophiée puisqu'il est non seulement hypostase de Dieu mais encore petit neveu de l'Impératrice de Rome. Nombreux sont les aspects de sa personnalité qui s'expliquent par un délire mystique et par un mépris très oriental d'un occident dégénéré, vu comme fondé uniquement, non sur un primat spirituel, mais sur une force militaire et technologique. Il est néanmoins plus que probable que l'exagération de certains de ses actes relève, comme chez bien d'autres empereurs, d'un certain dérèglement mental.

Les descriptions de Lampride dans l'Histoire Auguste sont impubliables mais nous allons tenter de relire les aspects les plus anodins de son histoire sous l'angle de la métaphysique orientale.

Ses mariages sont clairement des rituels hiérogamiques tels qu'ils se pratiquaient couramment dans la région. Dans son incarnation humaine avec Aquilia Severa, vestale - hiérogamie avec la Tyché de Rome, dans son image divine -, la Pierre Noire, avec la Juno Caelestis de Carthage, ces deux mariages divins qui ont tant scandalisé les romains sont, dans l'ordre métaphysique d'Elagabal, parfaitement cohérents : l'Unique se forme par la fusion des contraires, les principes masculin et féminin. Seule la mise en scène de ses mariages, trop ahurissante pour avoir été inventée par les chroniqueurs, même haineux, dénote un certain dérèglement.

Son ambivalence et sa voracité sexuelle procède également de la même démarche. Seul le choix de ses partenaires masculins, des cochers ou des gladiateurs, dénote un manque de maîtrise. C'est d'ailleurs ce choix qui révoltera les romains qui, en matière d'empereurs bisexuels, en avait vu bien d'autres, de César à Hadrien.

Les castrations symboliques relèvent aussi, comme dans les cultes agraires des déesses mères comme la Déesse Syrienne ou comme Cybèle, d'une tentative de négation de la dualité humaine.

L'entrée à Rome avec la Pierre Noire scandalisera les romains car Elagabal rentre dans la ville à reculons, précédant le char sacré : attitude rituelle parfaitement normale puisque le bétyle divin ne doit pas être quitté des yeux.

Son désintérêt absolu et son profond mépris pour le politique et l'économique - ses dépenses sans précédent et son choix de ses ministres par la longueur de leur membre en sont de bons témoignages - confortent cette vision d'un jeune homme (empereur à 14 ans, mort à dix-huit) totalement coupé du monde réel et plongé d'une part dans un rituel d'incarnation divine dans le plan terrestre couplé d'autre part dans un dérèglement certain des sens. Ce mépris du politique est confirmé par son attitude lors de la prise de pouvoir par Sévère Alexandre : l'unique préoccupation d'Elagabal est d'apprendre le rituel religieux à son cousin....

La tentative d'Elagabal d'imposer un monothéisme rigoureux échouera car il confondit les rôles d'incarnation divine et de propagateur de la foi ; nulle religion ne peut s'imposer si le prophète n'est pas également un homme, ancré dans le plan terrestre - Jésus, pour les catholiques, "Vrai Homme et Vrai Dieu", en est un exemple parfait. Le rapprochement des fondements métaphysiques de sa doctrine avec le succès du culte de Sol Invictus sous Aurélien, puis le triomphe du Christianisme, fait qu'il n'est pas vainc de supposer que l'histoire des religions aurait pu être très différente si l'Empereur-Dieu avait su gagner les masses de l'Empire à la cause de son dieu par la création d'un clergé efficace et donc une maîtrise des médiations terrestres du divin.

Nous ne saurions trop recommander au lecteur soucieux de se familiariser avec cette époque charnière de lire bien évidemment l'Histoire Auguste mais aussi l'extraordinaire ode lyrique d'Antonin Artaud, "Heliogabale ou l'anarchiste couronné" qui est certainement la meilleure tentative littéraire d'illustration du plus extra-ordinaire des empereurs de Rome.
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Lun 12 Nov - 11:47

puisque Michel Prieur fait l'introduction, voici deux courts extraits de ce premier ouvrage important de l'éponyme Antonin. Il y a dans ces pages à la fois une remarquable intuition de ce que représente le génie particulier d'Heliogabale en même temps qu'une exagération hyperbolique qui place le texte au côté des grands récits de Bataille (Histoire de l'Oeil) et dans le prolongement de la Messaline d'Alfred Jarry:

Antonin Artaud
Extrait d’ Héliogabale ou l’Anarchiste couronné paru en 1934

La poésie c'est de la multiplicité broyée et qui rend des flammes.
...
Héliogabale a eu de bonne heure le sens de l'unité, qui est à la base de tous les mythes et de tous les noms; et sa décision de s'appeler Elagabalus, et l'acharnement qu'il mit à faire oublier sa famille et son nom, et à s'identifier avec le dieu qui les couvre, est une première preuve de son monothéisme magique, qui n'est pas seulement du verbe, mais de l'action.
Ce monothéisme, ensuite, il l'introduit dans ses oeuvres. Et c'est ce monothéisme, cette unité de tout qui gêne le caprice et la multiplicité des choses, que j'appelle, moi, de l'anarchie. Avoir le sens de l'unité profonde des choses, c'est avoir le sens de l'anarchie, - et de l'effort à faire pour réduire les choses en les ramenant à l'unité. Qui a le sens de l'unité a le sens de la multiplicité des choses, de cette poussière d'aspects par lesquels il faut passer pour les réduire et les détruire.
Et Héliogabale, en tant que roi, se trouve à la meilleure place possible pour réduire la multiplicité humaine, et la ramener par la sang, la cruauté, la guerre, jusqu'au sentiment de l'unité.

...
S’il y a autour du cadavre d’Héliogabale, mort sans tombeau, et égorgé par sa police dans les latrines de son palais, une intense circulation de sang et d’excréments, il y a autour de son berceau une intense circulation de sperme. Héliogabale est né à une époque où tout le monde couchait avec tout le monde ; et on ne saura jamais où ni par qui sa mère a été réellement fécondée. Pour un prince syrien comme lui, la filiation se fait par les mères ; - et, en fait de mères, il y autour de ce fils de cocher, nouveau-né, une pléiade de Julies ; - et qu’elles exercent ou non sur le trône, toutes ces Julies sont de hautes grues.
Leur père à tous, la source féminine de ce fleuve de stupres et d’infamies, devait, avant d’être prêtre, avoir été cocher de fiacre, car on ne comprendrait pas, sans cela, l’acharnement que mit Héliogabale une fois sur le trône à se faire enculer par des cochers.


On trouve ce texte dans la collection L'Imaginaire, Gallimard
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Lun 12 Nov - 12:28

Quelques représentations d'Heliogabale sur les monnaies antiques:

Monnaies d'Emèse, Antioche et Nicomédie, représentations des temples et portes de ville (avant l'arrivée à Rome)

le revers représente l'autel tel qu'on le voit aussi sur les monnaies d'Emèse avec figuration sur la table d'autel de la montagne.


drachme d'Antioche, le revers représente l'aigle gardien du bétyle, on voit le motif de l'étoile qui réapparait tardivement sur les pièces impériales


intérieur de temple, noter les colonnes phalliques qui encadrent la "nef"


porche d'entrée de temple, au centre Marsyas ou Apollon


monnaie de Nikopolis, représentation des portes de la ville: sur l'avers on voit le diadème radiant appartement au cérémonial sacrificiel. L'inspiration du portrait trahit nettement l'influence perse, soulignant l'origine orientale du prince


revers d'une monnaie rare de Nikopolis représentant des lutteurs: s'agit-il d'une allusion religieuse au principe mithraïtique de la lutte entre l'obscurité et la lumière comme explication de la création?
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MessageSujet: Re: LAMPRIDIUS Histoire Auguste: Heliogabale   Dim 18 Nov - 13:20

Heliogabale dans les monnaies impériales


les "totems" des armées romaines


le célèbre aureus représentant le bétyle dans son char tiré par quatre chevaux, avec représentation de l'étoile

le quadrige avec ses quatre "parasols"(palmiers) et l'inscription du nom du "sanctus deo soli"


Heliogabale barbu et cornu, le revers le montre en train de sacrifier au dieu


variante des mêmes thèmes


couronne radiante et serpent
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