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 Jean COCTEAU Le chiffre sept

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MessageSujet: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 18:21

En Août 1952, Cocteau, à Santo-Sospir, écrit à Jean Marais:

"Je travaille à un interminable poème de 92 strophes. Je te le dis parce que je sais qu'il te plaît que j'écrive des poèmes [...] Nous sommes en plein mistral avec les volets qui claquent et une mer à rebrousse-poil. Francine [Weisweiller, la propriétaire de Santo-Sospir] peint la tempête.
Doudou [Edouard Dermit] le calme, assis au milieu de la tempête.
Genet annonce qu'il arrive à Cannes."


Contrairement à ce qu'annonce la note de Marais, ce n'est pas du Requiem qu'il s'agit -ce texte date de 1962, dix ans après, mais du Chiffre Sept, poème publié chez Seghers en 1963, tiré à 900 exemplaires et orné d'une lithographie à l'encre violette, qu'on ne voit jamais reproduite dans les éditions ultérieures.

Certes, ce texte n'est pas sans rapport avec le Requiem, il est le texte central du "deuxième souffle poétique" de Cocteau, et se rattache au "Rythme grec" de 1949, dernier grand poème d'avant les séjours sur le Cap Ferrat. Au retour d'un voyage en Grèce sur l'Orphée II avec Mme Weissweiller et Dermit, Cocteau rédige ce long poème: l'essentiel de la décoration de Santo-Sospir a été réalisé fin 1950 et l'année précédente; l'atmosphère du Chiffre Sept, dont l'auteur prend soin de noter à la fin, le lieu d'écriture, m'évoque les fresques de cette villa: elles en éclairent et en obscurcissent le sens. Le lien entre le "sarcophage" et la "maison de fous" me touche particulièrement, comme les strophes finales, dont je ne peux m'empêcher de penser qu'elle s'adressent à moi.

J'ai cité la phrase concernant l'arrivée de Genet à Cannes, car il me semble aussi que l'influence du "Condamné à mort" est sensible dans les textes (majoritairement) en alexandrins de cette période, "Un ami dort" et "Le rythme Grec", comme l'influence de Cocteau et du Livre Blanc est indéniable sur le Genet du "Pêcheur du Suquet".
Dans l'oeuvre de Cocteau lui-même, Le Chiffre Sept se réfère, en négatif au Cap de Bonne-Espérance, poème Mallarméen de jeunesse, mais aussi au Livre Blanc et au Journal d'un inconnu contemporain de l'écriture de ces vers échappés comme par surprise à un Cocteau à l'époque plus occupé par la découverte de la peinture de chevalet, dont il fait rapidement le violon d'Ingres de tous les occupants de la maison. On voit quelques exemples de ces tableaux dans le documentaire sur la Villa Santo-Sospir. J'ai choisi quelques-unes de ces toiles (celles dont je possédais des reproductions) pour illustrer le poème.

La lithographie de l'édition Seghers


et la page de garde de l'ouvrage


Les illustrations dans le corps du texte prennent la place des astérisques séparant les différentes sections, non numérotées du poème.


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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 18:47

Jean Cocteau

Le chiffre Sept


Voici que presque rien de ce fil ne me reste.
Sa pelote était lourde et me bondait le cœur.
Et ce cœur si souvent a retourné sa veste
Qu’il croyait ne jamais perdre de sa douleur.

Or ce n’est pas du sang c’est un fil qui s’écoule,
Invisible, terrible, aux visages tenu.
Ces visages étaient une innombrable foule,
Chacun démaillotait et voulait mon cœur nu.

Le voulait-il ? Plutôt ils étaient tous aux ordres
D’un maître qui nous vide et nous charge de nuit.
Qui nous charge de nuit de poussière et de cendres,
Du fantôme cruel d’un monde qui me fuit.

Il fuit de moi pour vivre et pour prendre des forces,
Car il les prend en nous qui nous en nourrissons.
Multipliant, changeant ses mille et une farces
Que nous crûmes repos, rencontres et chansons.

C’était je m’en souviens sous forme de souffrance.
Mais je restais debout de la France incompris,
Comme était, au dehors, incomprise la France
Avec sa croix d’honneur et ses livres de prix.

Elle grouillait, inculte, éprise de désastres,
Et je lui ressemblais (ce qu’elle n’aime pas).
Je me savais un corps formé d’ombres et d’astres
Et j’étais son esclave et j’étais son repas.

Elle me dévorait sur sa nappe de seigles,
Sur une nappe blonde où penchent les épis,
Sur son charme de sourde et sa grâce d’aveugle
Et sous son ciel bien sourd et bien aveugle et pis.

On y voyait dormir la jeunesse qui tombe,
Des cadavres si frais, si nobles et si beaux
Que tous les moissonneurs moissonaient une tombe
De beaux corps endormis adorés des corbeaux.

C’est ce qui m’apparaît lorsque je me retourne
Transformé par avance en colonne de sel.
Car les larmes en moi glacent un sel interne
Qui ne veut pas se fondre au sel universel.

Ce sel me brûle. Il sèche, il cristallise, il ronge,
Il remplace le bloc de ce fil à sa fin.
Bientôt mon corps à vif ne sera qu’une éponge
Ayant toujours plus soif de larmes et plus faim.

Plus faim de ma substance et plus soif de mes larmes,
Plus vide et plus gonflé de tout ce que j’aimais.
Les yeux de ma jeunesse ont cru, monde, à tes charmes
Qui se vengent sur nous de ce que tu promets.

Les couples amoureux dénoués de leurs crises
Ecrivaient sur les murs des dates et des noms
Et les cerisiers secs méditaient leurs cerises
Et l’or écervelé se changeait en canons.

La jeune éternité que rien ne rassasie
Et se moque pas mal de nos maigres espoirs
Assoupissait l’Europe et réveillait l’Asie
Et postait ses grands boucs au seuil des abattoirs.

A quoi peuvent prétendre avec leur peau tannée
Le monde qui somnole et la chambre où je dors ?
Mon sommeil où le rêve à vie instantanée,
Pousse des inconnus par d’obscurs corridors.

Nul n’y peut rien. Il faut que le temps et l’espace
Feignent de débiter ce qui n’est que d’un bloc
Et que je me réveille et qu’un autre jour passe
Et qu’un matin rouillé chante comme un vieux coq.

Pauvre guerrier lassé, cousu de cicatrices,
Théâtre fait avec les planches d’un radeau,
Prépare tes acteurs, maquille tes actrices,
On frappe les trois coups, on lève le rideau

Rouge (comme il se doit) car rouge est le théâtre
Du crime. Il coulera du sang noir et du vin
Rouge, et rouge le drame et, dans l’ombre rougeâtre,
Sur mille spectateurs en restera-t-il vingt ?

Vingt qui s’égorgeront pour ne laisser personne
Debout. Par politesse. Une dame debout ?
Quel scandale ! On la tue. Alors l’entracte sonne
Et rentre un public neuf venu l’on ne sait d’où.

Neuf le public. Neuf les acteurs et neuf le drame.
L’intelligence (on s’en doute) fait des progrès.
Progresse le massacre et la dernière dame
Peut voir son meurtrier sans honte ni regrets.



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 19:08

Fleuves qui déroulez un cortège de vaches
Vaches dont l’œil voyage au fond des lourdes mers
Fleurs dont l’âme cruelle organise les taches
Miroirs qui détestez qu’on vous passe au travers.

Salles des pas perdus, portes de la justice,
Chambres où l’accusé se change en innocent,
Embellissez vos cours (vous me rendrez service)
De ces géraniums qui décorent mon sang.

Décorez-vous. Mentez. Menez de gloire en gloire
Les victimes du bouc qui trompe le troupeau.
Je ne veux même pas vivre dans la mémoire
De la fille aux huit sœurs drapée en son drapeau.

Je crache sur vos lys, vos robes d’innocence,
Sur les bustes du parc de la célébrité.
Je suis ; figurez-vous, moins bête qu’on ne pense
Et pour dormir me tourne de l’autre côté.

(Côté mur) où s’accroche une photographie
De noce –horizontale chute au ralenti
D’un accident mortel sur lequel je défie
Qu’on me trouve. J’étais vraiment par trop petit.

Très ridicule en costume de Bonaparte,
Une main dans le dos, l’autre dans le gilet.
De ma chaise il faudra descendre et que je parte,
Magnifique empereur de ce groupe fort laid.

Et me voilà, mangé par une île déserte
Sans sauvages (et vivante bien entendu).
Cette île m’adorait et décida ma perte ;
A force de m’aimer d’amour j’étais son dû.

Probablement sur cette île repousserai-je
Sous forme de quelque orchidée ou datura.
Quelque moelle d’amour dont la brûlante neige
Se prostitue à l’insecte qui la tuera.

Quelque métamorphose de ce genre, bien funeste,
Et bien morne, soumise à de tendres poisons.
Pas plus mornes que le souvenir qui me reste
Du linge abandonné dans toutes mes maisons.



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 19:12

Midi sonne le gong sur la mer des naufrages.
Le mistral criminel détrousse l’olivier.
A qui puis-je m’en prendre et que dois-je envier ?
Où conduisent, hélas, mes fièvres et mes rages ?

Des autres déterrer, gaspiller le trésor,
Je le voudrais. Quel luxe il y a dans l’envie !
Mais jamais un trésor n’allège aucune vie
Car la seule richesse est d’enterrer sa mort.

Elle tricote en nous. On soigne cette Parque
Industrieuse, en train de démêler son fil.
Qu’il est délicieux de mener mal sa barque
De montrer tantôt l’un, tantôt l’autre profil.

C’est superbe. Si rien ne peut être superbe
Sur un monde qui roule et roule de travers,
Sur ce tison malade où le moindre brin d’herbe
Cache des univers.

Ah j’en dessècherais de tourner dans le vide
(Qui n’est pas vide) et qui se décharge de nous
En pavoisant, en décorant des invalides,
Au milieu du troupeau des gloires à genoux.



Pauvres hommes pressés savez-vous que vous n’êtes
Rien. Des dupes. Et que tout vous condamne exprès
A ce rythme trompeur qui berce les planètes,
A prendre pour du loin un mensonge du près.

Tout est près. Rien n’est loin. Rien n’est lourd. Rien ne pèse.
Rien ne va vite. Rien n’a tort. Rien n’a raison.
Et l’âme assise sur un fantôme de chaise
Rempaille le soleil au seuil de sa maison.

Spectacle il faut l’avouer extraordinaire
Dans une tente de foir, où, sur l’écriteau,
On annonce qu’on peut admirer Lacenaire
De face et de profil, sa main et son couteau.

Et pourtant, et pourtant un éventail de branches
Imite les rayons roses des projecteurs,
Et les seins, les genoux, les épaules, les hanches,
Volent au ras du sol sur leurs vélomoteurs.

On résiste très mal à toutes ces caresses,
Au revolver adroit de ces jeunes coups d’œil,
A ces citrouilles qui deviennent des carosses
A ce gai corbillard des familles en deuil.

C’est noir. C’est en couleur. C’est une belle éclipse
De la lune sur la mer où se vautre le vent.
C’est la grêle de feu, de bitume et de gypse,
Et le danseur de corde avec son chien savant.



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 19:15

Le septième ange qui sonnait de la trompette
Lança ses foudres d’or sur le char d’Apollon.
Le Dieu (dont le sourcil ressemble à la houlette)
Excitait son quadrige en frappant du talon.

Mais les chevaux cabrés et ligotés de veines,
L’un l’autre s’insultaient et se mordaient le col.
Et les rois se jetaient sur les bûchers des reines,
Et le char du soleil se fracassait au sol.

Il y eut quelques minutes étonnantes
Où les îles sombraient, où tonnaient les volcans,
Où l’ange assassinait les bêtes et les plantes,
Les soldats de César endormis dans les camps.

Les femmes des soldats avortaient sur leur couche,
La peur fuyait la mort, la mort frappait la peur.
Alors l’ange se tut en s’essuyant la bouche
Devant un monde vide et frappé de stupeur.

Voilà comment en nous se peut rompre une artère,
Voilà comment en nous un cycle s’interrompt.
La trompette a sonné l’ange n’a qu’à se taire.
Ce que l’ange a défiat d’autres le referont.

Ce n’est pas grave. Une minute ! une minute
Désagréable, mais c’était du beau travail,
Or, l’ange le regarde avec ses yeux de brute,
Avec ses yeux de folle, avec ses yeux d’émail.

Et s’en va. Qu’on s’y fasse. Où va-t-il ? Je l’ignore.
Il l’ignore lui-même. Il est seul. Il est nu.
Il est immense. Il est une espèce d’aurore
Boréale. Il s’en va comme il était venu.

Ce n’est pas drôle. Rien n’est drôle. C’est son rôle
De ne pas être drôle et d’être le zéro
Qui souffle dans du cuivre et désaxe les pôles,
Avec l’indifférence exquise d’un bourreau.

Il s’exécute avec l’exquise indifférence
D’un bourreau payé cher et qui n’est pas méchant.
Avec l’indifférence exquise de l’enfance
Qui torture une sauterelle dans un champ.

Le champ, pour ce supplice , ouvre ses ondes blondes.
L’ange musicien sans être plus ému,
(Blonde est sa grâce aussi) s’éloigne entre les mondes.
Jamais on ne saura quelle force le mût.

Quelle force le mût, qui lui donna cet ordre
De cueillir notre monde et de mordre dedans.
De choisir une vieille orange pour y mordre
Et pour laisser dedans la amrque de ses dents.

C’est une curieuse histoire que la Bible
Raconte. Savez-vous ce qui vous pend au nez ?
Savez-vous, sentez-vous, qu’il n’est pas impossible
De revivre ce jour dont vous vous étonnez.

Et que cet ange cueille encore notre orange
Et la morde et sonnant de sa trompette d’or,
Reprenne sa musique et ce beau travail d’ange,
Sa fanfare de mise à mort ;



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Dim 4 Nov - 23:32

O ma maison de fous combien je te vénère,
Combien j’aime la chaux de tes murs profanés
Plus blanche que le lait qui coule d’une mère
Dans la bouche des nouveau-nés.

Qu’on ne me parle pas de m’en ouvrir la porte.
Enfermez-moi dehors votre bal est trop laid.
Qu’il est tendre le lait qui coule d’une morte…
Et je me nourris de ce lait.

Lait de chaux sur lequel des sexes et des flèches
Dans un cœur, sont les hiéroglyphes des amants.
Amour faudrait-il pas, ces murs, que tu les lèches,
Que tu lèches ces murs charmants.

O ma maison de fous, j’exige qu’on m’enferme
Et pour être enfermé n’ai-je pas payé cher ?
J’abandonne à ses cris, à ses vagues de sperme
Le monde avec ses murs de chair.

O ma maison de fous, ô mes murailles saintes,
O mon ingratitude, ô ma solitude, ô
Mes icones d’amour, ô mes cellules peintes
O mon maternel lait de chaux.



Ainsi chante le cygne et cygne ainsi je chante,
Jusqu’à rejoindre au fond une dame du lac.
Il n’est pas, paraît-il, de dame plus méchante,
Mollement assoupie en l’eau de son hamac.

Une dame dans le genre du Roi des Aulnes,
Quelque chose, on me la raconte, d’approchant.
En son hamac ou bien assise sur un trône
Et mieux qu’une sirène adroite pour le chant.

Mon chant à ceux uni que chante cette dame
Risque de déranger la barque des rameurs.
Trempe à gauche une main, trempe à droite une rame…
Car les rameurs muets savent que je me meurs.

Les filles de la barque en laissant la main pendre
Perdent leurs bagues, sans même s’apercevoir
Que la dame qui voit mes bagues d’or descendre,
Les enferme dans son tiroir.

C’est ensuite crier, se plaindre à la police,
M’accuser, m’accabler, me contraindre aux aveux
Par les coups, et m’ouvrir un nouveau précipice
Où choir –mais ce n’est pas celui-là que je veux.

Allez comprendre. Et les rameurs furent des Corses
A grande gueule, vifs à me faire chanter
Un autre chant de cygne où j’épuise mes forces
(Et le mensonge où s’empêtre la vérité).

Bilan lugubre d’un dimanche à la campagne.
Et l’interrogatoire : « Etes-vous cygne ou non ? »
« A qui sont les cheveux qui restent dans le peigne ? »
« Alors vous refusez de dire votre nom ? »

Et coetera. Là-haut, la sibylle de Delphes
Vaticinait au flanc d’une montagne à pic
Où l’on achetait des sucres d’orge, des gaufres,
Et les colifichets qui plaisent au public.

A droite, sur son char, était debout l’Aurige,
Vêtu de plis de bronze, et ses ages orteils
Bien rangés, bien nattés, bien attelés, que dis-je ?
A de jeune chevaux côte à côte pareils.

C’est alors dans le ciel orageux et tandis qu’
Il pleuvait sur les immortelles, dégageant
Des tisanes d’odeur, que nous vîmes un disque
Arriver de Patmos et du livre de Jean.

Il volait à toute vitesse et en silence
Environné d’un éclair de magnésium.
Et Pallas qui pleurait, le front contre sa lance,
De sa tente guerrière écarte le velum.

Que voit-elle ? Ce disque effectuait des courbes
Et disparut silencieusement vers l’est.
Ecoeuré par le roc, les offrandes, les marbres,
Il se vidait d’un feu comme on jette du lest.

Ce feu vert s’allongeait sur l’ishme de Corinthe.
Nous le vîmes s’évanouir pendant que cet
Objet incompréhensible, né de la crainte,
S’en retournait à la source du chiffre sept.



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 0:04

L’homme épris de sa haîne, enfiévré de se battre
Sous ce chiffre qui fait et qui défait les rois,
A sa glèbe attaché, fidèle au chiffre quatre
Accumulait la colère du chiffre trois.

L’accumulait (par une mauvaise habitude
D’alchimistes courbés sur son triangle noir).
Dans le triangle un œil espionnait leur étude
Et cet œil les voyait qu’ils ne pouvaient pas voir.

Sept colonnes de feu de meurtre et de fumée
Firent le reste. Un aigle en avait pondu l’œuf.
La triade détruite, aussitôt reformée,
Les observe au milieu de son triangle nuef.

Neuf est absurde. Ainsi me tendait une perche
La rime d’un poème exprès torve et boîteux.
Non. L’œil est une bouche. Elle dit cherche… cherche…
Et l’on connaît comment se terminent ces jeux.

Cherche, cherche… L’objet impudemment s’expose,
Trop simple à nos regards au-dessus du panier.
Que le joueur y fouille. Il se décide. Il ose.
Qu’il ose ! Rira bien qui rira le dernier.



La mer brassait un sang bleu peuplé de microbes
Effroyables (plaisirs du pêcheur sous-marin).
Cette folle pliait et dépliait ses robes,
Bavait, se flagellait les fesses et les reins.

Elle se dénudait, dégrafait ses étoiles
De viande crue et les lançait au bord d’un lit
Où le linge en désordre et les fauteuils de toile
Dérange le voisin du volume qu’il lit.

Il se soulève. Il voit s’énerver les persiennes
Qui grincent et la folle érotique à côté,
Sauter du lit, hurler, ouvrir grande les siennes,
Afin que la tempête insulte sa beauté.

Les arbres, les balcons, les mouettes, les navires
Dansent en son honneur. Car folle de son corps,
(Qu’importe le spectacle et si d’autres le virent)
Elle court sur la plage et roule dans les ports.

La police trouve à l’hôtel les chambres vides,
Les meubles sens dessus dessous.
Et pourquoi demander leur aide
A des hommes à moitié saouls ?

Aux estivants réfugiés dans les cabines,
Aux femmes en chemise et criant au secours
A cet enlèvement absurde des Sabines,
A ces sous qui pleuvaient sur le pavé des cours.

C’est en vain qu’on interroge quelques personnes
Pour savoir qui jetait les sous
Qui cassait les fauteils, qui claquait les persiennes
De l’hôtel sens dessus dessous.

A l’aube on retrouva la folle dans sa chambre
En ordre. Elle riait et peignait ses cheveux.
Elle avait retrouvé la place de ses membres.
Elle se refusait à faire des aveux.



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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 0:07

Folle, folle superbe, entrez dans mon domaine,
Dans ma maison de fous et dans mon lait de chaux.
Aussi bien que sur les rives on s’y promène.
Ses carrelages froids valent vos sables chauds.

Suivez-moi. C’est un cloître. Ici l’on ne découvre
Plus les folles d’amour sous la houle des draps.
Profitez de ce calme. Une porte s’entrouvre.
C’est la bonne, courez et tombez dans mes bras.

J’aime votre laideur, vos écumes, vos goîtres.
Ils ne m’effrayent pas car je les trouve beaux.
Vous goûterez enfin dans les chambres de cloître
Ce fleuve de silence où voguent les tombeaux.



J’obéirai, s’il faut, pages, que j’obéisse,
Que je vide au dehors mon interne encrier.
Que puis-je contre vous et contre ce supplice,
Muse dont le plaisir est de faire crier.

Tout moyen vous est bon. Que dirai-je ? Qu’y puis-je ?
Libre fut mon matin. J’espérai jusqu’au soir.
Mais votre œil est pareil à celui de l’Aurige
De Delphes, cannes blanche aux ordres d’un trottoir.

Canne d’aveugle, canne blanche, blanche canne,
Blanche canne de somnabule sur le toit,
Masque blanc du chirurgien qui trépanne.
O muse indifférente à ce qui n’est pas toi.

De trottoir en trottoir depuis la Grêce antique,
L’Aurige marche, sans même bouger un pied.
De sa canne d’aveugle il est le domestique
Et de la Sibylle, assise sur son trépied.

Ce trépied n’était qu’un animal à trois pattes,
Aveugle, naturellement  (on s’en doutait).
Animal cuirassé de croûtes et de crottes,
Qui bavarde et lorsqu’on l’interroge se tait.

Il le fallait, de toi, trépied, que j’écrivisse.
Tu ressembles par trop à mon guide inhumain,
A ses haltes, à sa dégaine d’écrevisse.
Pendant ce temps l’Aurige en a fait du chemin !

Rien ne manque à l’appel, le manque à l’enchevêtre-
ment. Aucun passepoil, aucun bouton d’unif
orme. Aucun passepoil, aucun bouton de guêtre.
Aucune note prise à cet indicatif.

Je voudrais avance. Tu freines, tu recules,
Tu tournes sur toi-même et cours en reculant.
Et pourquoi m’inviter à ce travail d’Hercule
Puisque je me dirige avec un bâton blanc.

Au moins cassez mon rythme et faites qu’il trébuche.
Evitez-moi la course éprise de son but.
Pour activer mon feu dérangez chaque bûche,
Que ma plume ait un air de femme qui a bu.

Fil de fer barbelé de longues et de brêves,
Employez tout. Faussez les chances de succès.
Inventez un mandant pour la fouille des rêves,
Mentez à mon procès.

Et si quelque passant saluait mon poème,
Faites-le suivre. Allez vous plaindre au tribunal.
De touts les façons il est suspect s’il l’aime.
Il ne peut aimer que le mal.

Qu’il soit, à mon exemple, accusé d’innocence.
Payez les témoins s’il le faut.
Je veux, auprès de vous saluer sa naissance,
Sur les planches d’un échafaud.

Saint-Jean-Cap-Ferrat (septembre 1952).


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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 0:47

Cocteau, 3 fois, dans le miroir et devant son autoportrait: cette photo fut prise dans l'atelier aujourd'hui détruit de Santo-Sospir.


Sous le coup de multiples lectures du poème qui précède, et de la visite de la villa (voir le récit dans la section suivante sous le titre "Quand je suis mort") j'écrivis un dernier poème: je n'y suis guère revenu depuis que pour supprimer quelques strophes de la dernière section concernant trop directement la mort de mon père. J'hésite encore à conserver ou non cette charade qui s'est greffée sur mes adieux à la poésie.
Voici donc le texte in extenso, à l'intérieur duquel je rétablis en italiques la partie litigieuse. L'énigme à laquelle je faisais référence est la suivante:

Mon tout fut créée par un Louis,
mon troisième est un Louis
mon second est ce qu'on s'écrie quand on a perdu un Louis dans mon premier
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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 1:07

Fred AUDIN
PHARAON

Voici que presque rien de ce fil ne me reste. J.C.


Quelqu’un dormait ici : quelqu’un ? je ne peux croire
Qu’on sommeille innocent dans le sein des tombeaux,
Qu’on se couche en apnée dans la nuit provisoire,
Eviscéré et nu pour tromper les corbeaux.

Quelqu’un dormait ici ; mais au fait, quelle chambre
Aux murs de chaux, hantée de cauchemars laiteux,
Abritait le repos de ces corps qu’on démembre
Et qui se vident seuls de leurs fluides honteux ?

En silence, écoutant la mer briser ses marbres,
Ils ne peuvent crier aux vivants : « Ce sont eux
Qui nous ont ligotés, droits comme des troncs d’arbre,
Sans le moindre silex pour rallumer nos feux. »

Les porteurs de flambeaux regroupés en cortège
Ont escorté au son des sistres aigrelets
Ce cadavre bourré de coton et de neige
Auquel tous les regards disaient : « Tu es trop laid ! »

Voici, fils du vent d’est, à l’issue des conclaves,
Que s’achève ton règne d’époux détesté ;
Comme un pou sur le peigne, enfermé dans la cave,
Tu dors dans le saloir, par le deuil empesté.

J’ai longtemps traversé les déserts de l’Egypte,
Ma peau de brique a cuit sous l’armure. Incendié
De désir sans objet, j’ai réclamé la crypte
Où les prêtres jaloux rêvaient de m’expédier.

Car un seul dieu, c’est trop déjà pour un seul homme,
Vif encor, j’étais un animal poussiéreux,
Brûlant de m’effacer, comme rageur l’on gomme
Un accent mal placé sur un mot injurieux.

Les guerriers de l’Empire, avec leurs poings d’ascètes,
M’ont bourré comme un sac de coups éblouissants :
Ils m’ont retourné comme une vieille chaussette ;
Je les ai remerciés en m’évanouissant.

Lorsque je regardais au fond de la citerne,
Je n’apercevais pas les dieux peints sur les murs,
La tête de Baptiste ou celle d’Holopherne ;
Il ne montait du trou que l’odeur des fruits mûrs.

Seul, le pourrissement des essences mortelles,
Le relent des nourritures de l’au-delà,
Des épis entassés dans la riche vaisselle
Qui chargeaient le vaisseau de mon prochain trépas.

Seul l’écho répétait la troublante prière
Que le soleil noyé pour son retour dicta ;
C’est en vain, qu’à témoin, prenant la terre entière,
Spirite, je disais dans le vide « Es-tu là ? »

Je rêvais, j’avais tort, rêver n’a pas de terme,
Et la nuit dans l’esprit porte mauvais conseil :
L’incube sur ma bouche ancrant sa lèvre ferme
Eteignait dans mon corps tout espoir de réveil.

Je rêvais de palais nés des ruines internes,
De bêtes au crin dur attendries par mon joug,
De soldats désarmants assis sur les poternes,
De fresques tracées sans repentir ni rajout.

Tous ces corps accouplés, au vibrant épiderme,
Dessinaient les vallées jumelles en amont ;
Je rêvais de morsure et de rosiers inermes,
De grottes habitées par de charnels démons.

Le soleil, attaché aux barreaux de ma cage,
Fumait, cierge odorant comme bois d’olivier.
Mes contrées se peuplaient de torves personnages,
Tableaux de fantaisie ébauchés en graviers.

Mon royaume tenait dans leurs bras qui se ferment,
Ils creusaient en pissant des fleuves encaissés,
Et les cités groupées nées de leurs jets de sperme
Coulaient sur le miroir des marais asséchés.

Dans la profondeur bleue tressant mes bandelettes,
Les orbites vidées par le bec des vautours,
Fantôme tâtonnant, je cherche les squelettes
Qui berceront ma nuit de grinçants mots d’amour.

Là, je n’entendrai plus danser les pieds d’argile
Des statues couronnées par le pschent, les bravos
De la foule attablée, ni les chants inutiles
Rythmés par le bruit sourd des souliers estivaux.

Comme les morts-vivants que la foudre ranime,
Tout danse et se répond à l’appel des tambours,
Hystériques amants dévorés de vermine,
Crabes entrelacés défilant à rebours.

Quelqu’un dormait ici, imitant l’écrevisse,
Quelqu’un qu’on a jeté dans l’Ebre ou dans l’étang,
Sous la fleur de lotus du Nil, ou les narcisses :
Il cueillait des roseaux pour sa flûte de Pan.

Dehors, devant la porte où la chambre s’entrouvre,
Dans le rayon radieux de la vie qui m’exclut,
Noctambule arpenteur de quelque vide Louvre,
Geôlier et prisonnier, je reste seul reclus.

Dans le vacillement des flammes des chandelles,
Je descends vers l’humide et sombre déversoir ;
J’efface à reculons les degrés de l’échelle,
Ignorant que la brise a rafraîchi le soir.

Les embaumeurs pressés qui m’avaient pris en grippe,
Par la blessure ouverte à mon flanc m’ont vidé ;
Ils m’ont, c’est leur travail, vraiment sorti les tripes,
Mais cette opération ne m’a pas déridé.

Avant de me couvrir l’abdomen de bitume,
Maniant habilement leurs crochets dégainés,
Pour me décerveler, comme on purge un bon rhume,
Par filaments, ils m’ont tiré les vers du nez.

Ils ont verni mon sexe à la peau colorée ;
Brisant mes os, ils ont placé, c’est leur devoir,
Entre mes bras croisés, dans la boîte dorée,
La verge d’Osiris, instrument du pouvoir.

Tel j’apparais, figé dans la pose immuable,
Parmi les miens égorgés par les zélateurs,
Et, des siècles durant, sommeillant sous le sable,
J’attendrai la venue des blancs profanateurs.

Leurs pioches, en ouvrant les huis des casemates
Répandront sur le globe en dépit du savoir
Les poisons mélangés aux subtils aromates
Dont je suis l’immortel et létal réservoir.

Mages et magiciens, profiteurs et prophètes,
Confondus dans l’étreinte intime du néant,
Nous nous envolerons quand passent les comètes
Sur l’étoile filante au sein des océans.

Nos atomes épars transformés en lumière,
Porteurs d’amours malsains et de pensers pervers,
Felouques transportant les matières premières,
S’en iront essaimer vers d’autres univers.
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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 1:08

En fermentant, je n’avais plus, pour me distraire,
Que l’exemplaire orné du livre pictural
Qu’on déposa sur mon mobilier funéraire ;
Lui non plus ne m’a pas remonté le moral :

Tant que je brûlerai je ne serai point cendre,
Ma chair mal partagée gémira « Je me deux ».
Les morts en devenir ne veulent pas descendre
Des barques propulsées par les nochers hideux.

Sans cesse je succède à ma forme initiale,
Quelque nom qu’on me donne je suis toujours rat :
Contre moi le carbone nourrit sa cabale
M’empêchant de rentrer dans mon box, au haras.

Ah quitter les maisons dans l’incendie ultime !
Allumer des bûchers aux confins de l’orient,
Voler le feu d’étoile éclairant mal l’abîme ;
Ne plus recommencer mais s’abstraire en riant.

L’ennemi c’est le cœur, c’est le chantre impossible
Qui appelle au dernier balcon du minaret,
Ce chant de muezzin lorsqu’on n’est plus que cible,
Au sol, à croupetons, comme un chien, en arrêt.

L’ennemi, c’est le cœur, qui ne cesse de battre,
Avec la conviction de l’arracheur de dents,
Cet organe borné qui ne se met en quatre
Que dans le vil espoir d’un sort plus dégradant.

L’ennemi qui épie, c’est la matière brute,
La partition jamais achevée du désir,
Le corps handicapé qui continue la lutte
Et ne peut se résoudre à se taire et gésir.

Ne pas dormir, pour que le rêve se prolonge,
Surtout, ne pas fermer les yeux ; guetteur manchot,
A qui des bras puissants ont repoussé en songe,
Des bras pour arracher les grilles des cachots.

Ne pas manger, la faim, comme le couteau, tranche
Cette grappe de nœud dans l’estomac. En bas,
Ne vouloir se remplir que de paille et de branches
Comme l’épouvantail éventré au combat.

Rien n’y fait ! –ni la rage- il faut toujours qu’on morde,
Ni la lumière au bout des corridors secrets,
Puisqu’à hue et à dia on tire sur sa corde
De pendu débandé qui balance au gibet.

Promeneur renversé qui saigne sur la route,
Machine, tes tuyaux sont-ils enfin bouchés ?
Toi, l’idolâtre amant des abcès et des croûtes,
Quand, toute honte bue, pourra-t-on te toucher ?

L’émerveillement nuit et sa pâle étincelle
Me consume comme un mégot abandonné,
Propriétaire idiot de l’étroite parcelle
Où je pensais connaître un repos ordonné.

Car voilà qu’après trois mille années de silence,
On m’arrache au musée, pourrissant, paraît-il ;
On fourgue ma momie dans un cul d’ambulance
Et mon caisson plombé dans un avion civil.

Voilà que sur mon cas, des gens en blouse blanche,
Médecins, physiciens, se penchent à nouveau :
Pour mieux me conserver ils me coupent en tranches,
Dévidant du passé le fragile écheveau.

Semi-vie, demi-mort, habitent ma chair flasque :
Ne pas savoir choisir, c’est tout le drame humain ;
Les agents infectieux ont pénétré les masques
Des infirmiers penchés sur mes restes. Demain

Ils voudront me cloner et casser mes cellules,
Malgré les cris d’effroi poussés par les mollahs :
L’expérience ne sert de rien aux incrédules ;
Ils m’appelleront Koch, Marburg ou Ebola.

Moi qui n’ai pas aimé, ou sinon par paresse,
Cactus contemplatif satisfait du désert,
Je ne veux plus jamais, soleil, changer d’adresse
Ni me trouver mué en narrateur disert.

Je suis las de jouer seul dans des palais vides,
De retomber sans cesse en enfance, ivre et nu,
Las de toute émotion, aussi blasé qu’avide,
Las d’avoir décidé et d’être devenu.

Les Dieux m’ont convié au banquet: la table est pleine,
De fruits, de végétaux, d’animaux embrochés ;
Je ne sais pas saisir le sable de l’arène,
Qui s’écoule à mesure qu’on croit l’empocher.

J’étais enlacé à une effigie de glace,
La chaleur de juillet l’a fondue ; moins que l’air,
Son odeur sur ma peau n’a laissé d’autre trace
Que l’électricité transportée par l’éclair.

Aussi, renoncez au projet de me recoudre
Car je veux retourner à la brise d’été,
Immatériel photon, feu de suif, me dissoudre
Dans la larme de cire, informe et hébété
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MessageSujet: Re: Jean COCTEAU Le chiffre sept   Lun 5 Nov - 1:12

J’ai rendez-vous avec l’inconnu, en voyage,
Avec le tribunal de mes actes manqués.
Je ne reconnais rien, pas plus le paysage
Que mon visage obtus, par les vitres tronqué.

J’ai rendez-vous avec quelque chose qui doute,
Qui halète, tapi à l’intérieur de moi.
J’ai rendez-vous avec l’accident de la route,
J’ai rendez-vous avec le dernier jour du mois.

J’ai rendez-vous avec la peur et la colère,
La certitude ne peut plus me consoler ;
Les aigles dessinées s’envolent de leur aire,
Le réel est comme un papier-peint décollé.

C’était dans l’ombre glauque infestée de moustiques
Qu’il posait à côté de son cheval de bois :
Pour un tour de manège à dix sous l’on s’applique
A mimer sans recul le chevreuil aux abois.

Un éclat de soleil de ses yeux en plastique,
Et le cœur dilaté comme une outre de vin
Pisse à goutte alanguie son acide acétique
Qui, pour chaque sanglot, creuse un nouveau ravin.

Goût pour toujours perdu de la première pèche
A l’approche incendiaire du baiser volé,
De ce jour si parfait qu’il alluma la mèche
Des bombes disposées sous nos pieds accolés.

Dire que j’ai raté ce qui s’est passé entre !
Je n’ai rien vu, j’ai seulement tremblé, fendu
Par le désir en trois, sans sentir sur mon ventre
La flaque de l’alcool trop vite répandu.

Incrédule j’ai dû frotter ma main gluante
Contre mon ombilic, ma lampe d’Alladin
Avant que monte en moi la voix tonitruante
Qui assurait : « Voici des fleurs de mon jardin ».

J’ai perdu mes dix francs : lac, oh mes dix francs, seize,
Telle était la réponse à la charade, et moi,
Pour conjurer le sort j’avais mis de la braise
Sous l’oreiller brodé du cercueil de son choix.

Lac, oh mes dix francs, seize, où un soir sans cravate
Il n’avait pu entrer qu’en nouant un foulard,
Pour voir les tragédiens se tirer dans les pattes
Et les soldats des rois se rentrer dans le lard.

Je m’étais dit : « Tu ne crois en rien. Comme à Rome
Pour ton passage je déposerai l’écot,
La pièce que Caron réclame aux meilleurs hommes
Pour traverser le Styx avec arme et paco. »

J’ai perdu mes dix francs, je n’ai pas mis l’obole
Dans ta bouche comme le veut la tradition.
Le coussin de satin a mangé mon symbole :
Tu cours après ta dématérialisation .

Dans le métro, en revenant du cimetière
J’ai trouvé sur les marches de l’escalator
Une pièce perdue, la même, mon salaire :
L’au-delà me rendait le prix de mon effort.


Il faut avaler. Rien ne sert de lutter contre,
Même si l’on n’a pas achevé le repas.
Je suis encore en retard, je n’ai pas de montre.
Pourquoi m’avoir appris, père, à marcher au pas ?

Je vais être en retard pour la prochaine extase
Comme le lapin blanc d’Alice pour le thé.
Mon univers instable a branlé sur sa base ;
Trembler n’est pas de mise à l’orée de l’été.

Le cœur est plus léger que le poids de la plume,
Ses contractions en vain agitent le fléau.
Mal installé entre le marteau et l’enclume,
Prince orphelin, je joue tout seul sous le préau.

C’était aux pieds du pâtre au chef couvert d’épines,
Et nous avions tous trois plus que deux fois vingt ans.
Je pensais « Tout est bu », et les voix sibyllines
Tambourinaient ; « Ne crois pas ce que tu entends ».

Il pleuvait de la paix en pleine canicule,
De la satisfaction, du rêve à cent pour cent,
Des pleurs de reddition, l’armada ridicule
Du bonheur à crédit souscrit au prix du sang.

J’ai saisi l’anneau d’or que renfermait la boîte,
Je me suis pris le doigt dans le trop bel écrin ;
La perle se dissout et j’ai le cœur qui boite,
Pendule déréglé suspendu à son crin.

Comme l’homme craintif reclus dans la caverne,
Je ne sais de la vie qu’un reflet à l’envers.
La tâche de soleil sur la grisaille en berne
Dans ma langue me dit : « Retourne dans l’hiver,

Tu peux t’approprier l’image, mais m’atteindre,
Ce n’est que l’illusion qui te pousse à marcher ;
Je brûle d’exister lorsque tu veux t’éteindre,
Nous ne pouvons passer qu’en trichant des marchés. »

La vie est devenue rapide, naine, étroite,
Rien ne mérite qu’on s’attarde à percevoir ;
Vers le plaisir sans fond les routes toute droites
Ouvrent sur des chemins barrés par les miroirs.

Je vais être en retard pour cette fin du monde,
Je vais être en retard au jugement dernier,
J’aurais dû me priver des ultimes secondes
Dans la douce chaleur qui monte des charniers.

Je vais être en retard quand s’ouvriront les portes
Du paradis moqueur du Dieu émasculé.
Nul ne lira le mot d’excuse que j’apporte.
Au seuil du temple étroit je voudrais reculer.

J’ai écrasé avec effroi sous ma fenêtre
Le scarabée venu de nuit me visiter ;
J’ai tué d’un coup sec le symbole de l’être,
Je suis cet arbre mort, stérile et dépité.

Et voici qu’un à un se lèvent les convives,
Me laissant attablé seul devant le festin ;
Ma langue est collée à mon palais sans salive
Les vers se multiplient dans mon bas-intestin.

Je vais dévorer ces membres excédentaires :
Mange une main et garde l’autre pour demain.
Je vais être en retard pour regagner Le Caire,
Sans avoir rien compris de ce qui fait l’humain.

J’ai misé sur le noir à la roulette russe :
A ce jeu-là, c’est sûr, on gagne à tous les coups.
Ah, pour me dissocier, un bataillon de puces
Ou de Lilliputiens me passant le licou !

Ma lyre en main, je rentre dans la pyramide,
Spectateur effaré de mon propre procès,
Au cœur du labyrinthe où dort la bête humide,
Ce moi, en mieux, à qui j’ai promis le lacet.

Quand je l’aurais tué, rêveur incorrigible,
J’appellerai tous les insectes africains
Pour bâtir des statues abstraites et nuisibles
Murmurant aux vivants : « Ici dormait quelqu’un,

Ici, dans cette tourbe, et ses bras dans la fange
Se sont enracinés malgré tous les refus,
Et lorsque dans l’été le désir le démange,
Il fait trembler la terre avec ses pleurs confus. »

Panama, Juillet 2000
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