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 Marguerite DURAS- La Voce (Léontyne Price)

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Sud273
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MessageSujet: Marguerite DURAS- La Voce (Léontyne Price)   Sam 3 Mar - 16:25


Léontyne Price, starifiée dans son look des années 80

Marguerite DURAS La Voce (Vogue 1968) repris dans "Outside":

Elle est très belle, fraîche comme une ondine au sortir de l’eau, d’une peau admirablement sombre, « éclairée », dorée comme si elle arrivait tout juste d’un été aux Iles. Elle n’est pas grosse, elle est plantureuse. Sa chair est légère et rappelle le tendre gonflement des chairs d’enfants. Dès qu’elle ouvre la bouche, dès qu’elle parle on se dit qu’il a fallu cette chair autour de la voix, pour la nourrir comme une bonne terre généreuse, afin qu’elle prenne cette profondeur, ce velours merveilleux.
Tout de suite, dès ses premiers mots, dès sa « voix parlée », on devine l’autre voix. La chambre résonne de sonorités inattendues, lointaines. La Voce fuse du corps comme d’une conque. Nous sommes à l’intérieur d’une coquille marine. En parlant elle chante déjà.
- Dès mon réveil, avant même d’avoir parlé, je sens immédiatement, au fond de mon corps comment elle est, dit-elle. Si elle est à sa place, c’est la felicità.
Elle, qui ? La Voce. Elle ajoute dans le langage de Verdi :
- La Voce e la felicità.
« Monstre noir sublime » disent les journaux. Et dans la salle comble des Champs-Elysées, à travers le délire j’ai entendu ces mots : « Même la Callas n’a jamais chanté le grand air de La Tosca comme ça ! »
Elle aussi a entendu. Elle salue avec simplicité, naturel. Elle le sait. Tout ce qu’on peut dire sur sa voix, elle le sait : qu’elle est dépositaire d’un trésor, qu’elle se trouve au point de sa carrière où, sur le ring mondial de l’opéra, elle est le danger numéro un.
- Depuis deux ans je suis en securità. Ma Voce est plus facile que jamais.Je crois que j’atteins
à la maturité de ma voix.
Qui est la porteuse de cette voix, Léontine Pryce ? (sic)
Je crois avoir compris qu’on ne peut pas les dissocier, elle et la voix. Elles ne font qu’un.
Si la question est posée différemment : quelle est la relation de Léontine Pryce avec le don qu’elle porte ? on trouve une certaine réponse : il me semble que cette relation est tout à fait extraordinaire, faite de peur, de colère et d’amour.
D’abord de peur. D’une certaine peur. Que ce don fantastique soit tombé sur elle, la petite fille noire du Mississipi, et qu’elle soit tenue de subir ce sort fait peur. Un devoir d’une importance capitale lui échoit : celui de porter à son apogée et de par le monde le message d’un art très rare. Et de n’avoir qu’une vie pour le faire : la sienne.
De là une certaine colère. Oui, je ne trouve pas d’autre mot.
Elle accuse, elle accuse la Voce. Pas d’enfants à cause de la Voce. Pas de mariage à cause de la Voce. Pas de vie personnelle à cause de la Voce. Il faut tout lui donner, tout son temps, toute son énergie, toutes ses émotions, tout son temps de vie. Tout .
- Je ne serai jamais une femme complète. A chaque succès cette certitude augmente. Je sais que le succès est ce que je dois accepter en lieu et place d’une vie personnelle. C’est la chose du monde la plus difficile à accepter.
Après un silence, elle ajoute :
- Sans Dieu, ce ne serait pas possible. Sans Dieu rien n’est possible. Je ne peux pas fonctionner sans cette croyance de toutes les minutes de ma vie.
Seul recours : l’amour de Dieu. Seul cause et seul recours à la fois, Dieu . L’amour de la musique, donc celui de Dieu, donc celui de toute la nature. Y compris la nature interdite : les doux champs de coton du Mississipi où nous aurion aimé un homme et entendu rire nos enfants.
La foi de Léontine Pryce lui vient du Sud, léguée par un père et une mère nois. Elle est simple, absolue.
Aussitôt qu’elle accuse la Voce et le cycle infernal de sa vie à travers les capitales de l’opéra, Milan, La Scala, Moscou, Londres, etc., elle se souvient que Dieu a voulu la Voce et qu’on doit lui obéir.
Et qaund elle revient à Dieu, elle revient tout aussitôt après à cette mère et à ce père restés à Laurel par qui est passée la volonté divine. Quand elle en parle, comme le ferait un enfant de 15 ans, on approche de ce qu’il y a en elle de plus définissant, de plus abrité contre la Voce. Elle aime ses parents par-dessus tout.
Il en est , curieusement, comme s’il dépendait encore d’eux qu’elle soit heureuse ou malheureuse. On dirait qu’elle est encore dans le regret d’avoir quitté cette maison de Laurel.
- Mes parents sont simples, calmes, heureux. Chaque fois que je vais les voir, je reviens plus forte.
Il n’y a pas de doute : ses parents sont devenus ses enfants. Les enfants qu’elle n’a pas. Elle les voudrait éternels. Elle se signe quand elle dit qu’ils sont en bonne santé et encore forts.
A part cet amour-là, inchangé ?
- Je ne suis pas sans amour, dit-elle. J’ai été mariée avant. Mais de cela je ne veux pas parler.
Cela a dû se passer –ce mariage- lorsqu’elle jouait Porgy and Bess à Broadway. Depuis cette phrase terrible parce que négative : « Je ne suis pas sans amour » dit sa privation.
En 1955 à Carnegie Hall lorsque Herbert von Karajan l’entend dans Pace, pace mio Dio, il l’engage immédiatement à Vienne. En 1961, au Metropolitan Opera, après Le Trouvère, le public lui fait une ovation de quarante-deux minutes, son éblouissant calvaire commence. Et elle n’a affaire au fond qu’à un seul partenaire maintenant, sans visage et sans nom, qui l’adore et l’arrache jalousement vers lui : le public.
- C’est un great challenge. C’est une grande chose, ce public. Mais à cause de lui j’ai sans doute renoncé à des choses très importantes.
Elle ne dit pas lesquelles.
Elle est sans orgueil. Elle a cette simplicité qu’on trouve chez les plus grandes. Cette acceptation de soi pour le meilleur et pour le pire.
- Je suis américaine et noire. Je représente ma race et mon pays. Je dois être toujours meilleure pour toujours mieux les représenter.
Elle parle de sa race avec émotion.
- Je suis fière d’être noire.
Elle parle de la douleur croissante de cette race, mais aussi de son espoir, des progrès.
- Vous pouvez dire maintenant que nous ne demandons plus. Nous réclamons. Il fallait que ça arrive .
Jusqu’ici, les chanteuses noires se bornaient au jazz. Maintenant elles commencent à s’approprier l’opéra. Depuis Marian Anderson, il y a Grace Bumbry, l’Anglaise et elle, Léontine Pryce.
Les journaux la disent aussi belle qu’il y a sept ans, lorsqu’elle a débuté dans Le Trouvère au Metropolitan Opera. Miraculeusement inchangée, disent-ils. Pourquoi ?
Je le comprends tout à coup. C’est une jeune fille de quarante ans qui se tient devant moi.
Sagement vêtue d’une robe noire. Autour de son cou, les perles fines. Le clip sur le cœur. Elle a vingt-cinq ans, trente ans au plus ? Non, on me dit que non. Que demain on fête son quarantième anniversaire. C’est possible. Mais du côté du sentiment la jeunesse enfermée est intacte. C’est ce qui se voit avant tout. La Voce et le soin fabuleux qu’il a fallu en prendre depuis qu’on était en âge de jouer à la poupée l’ont tenue à l’abri de toute usure du cœur. Et quand elle rit –car la gaieté est là aussi, prête à prendre son vol-, sa jeunesse explose, déchirante, superbe.
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